FORCéBEAUTé
Un peu de religion ça ne fait pas de mal normalement
« Force et beauté » une nouvelle pièce de moi, non mais !
Ainsi commença par ce titre une nouvelle pièce de théâtre dont son auteur ne savait encore rien. Les personnages ? inconnus. L’intrigue ? inconnue. Le but ? Inconnu. Le sens ? inconnu. L’humeur ? Inconnue. Seul le titre s’était imposé : « Force et beauté ». Avec ça, débrouille-toi ! Une idée cependant, pas méchamment, mais un peu, le taraudait depuis quelques années : remettre le Christ sur la croix, rien que ça ! Il commanderait un Christ sur sa croix à Marko.
Personnages
Marko artiste peintre
Lucco ami et mécène de Marko, retraité, ex-galeriste en art contemporain
Sidonie, épouse de Lucco
Jean ami de Lucco, président des alumni du Lycée st Joseph d’Avignon
Béatrice une amie de Lucco
Père Delacroix, jésuite référent du Lycée St Joseph d’Avignon
Monseigneur Thomas Evêque du diocèse d’Avignon
Monsieur Virdebord, le préfet du département du Vaucluse
Madame Doliprane, la directrice du lycée st Joseph
Monsieur Benfica, Imam, prédicateur vedette à la mosquée du Pontet
Avertissement
Certains des personnages lisent des textes. Ces textes sont identifiés en bleu foncé, et ne sont pas en italiques. Lorsque ces textes font eux-mêmes des citations, ces citations sont encore en bleu foncé mais en italiques. Dieu reconnaîtra les siens !
25 mai 2024
ACTE I SCENE1
Décor : atelier d’artiste, mais bien rangé, propre, bien éclairé, des toiles sur les murs et contre les murs, sur des chevalets aussi ; des livres, une grande table deux chaises ; sur la table des verres et des boites de médicaments, beaucoup de boites, et à côté des ordonnances éparpillées. Deux tasses à café fumantes.
Lucco
« Tu m’as fait une Flagellation Marko, tu pourrais me faire un Christ sur sa croix ? »
Marko
« Si tu veux, mais cela ne t’apportera rien par rapport à « La Flagellation ».
Lucco
« Si, je t’assure, tu pourrais me faire ce tableau alors ? »
Marko
« C’est comme tu veux, ou je te donne cette autre Flagellation, tu la poses sur une croix déjà faite, et terminé »
Lucco
« Non je veux une peinture nouvelle, un tableau sur mesure et fait exprès que l’on posera sur une croix. »
Marko
« Soyons clairs, tu ne veux pas une scène style paysage, avec le Christ sur sa croix, le ciel, la terre, les soldats, la vierge et peut-être les deux autres sur leur croix ? Tu veux juste le corps du Christ à poser sur une croix ? »
Lucco
« Oui, c’est ça. »
Marko
« Tu veux encore voir les gens faire la grimace ? »
Lucco
« On verra ! Les églises sont remplies de Christs en croix qui sont comme des allusions au corps du Christ, et je ne suis pas d’accord : les plaies, le sang les blessures, les lacérations, les piqures d’épines, les larmes, tout cela ne se voit plus. On fait de belles formes, des virgules de bois qui se croisent sur la croix, mais où sont les marques des souffrances endurées ? Nulle part. Donc je veux une crucifixion par toi, Marko. »
Marko
Tu as déjà un tableau qui s’appelle « La Pépite de la Souffrance ».
Lucco
« Je sais, et il est magnifique ce tableau mais c’est TA souffrance, Marko, ta souffrance d’artiste pas celle du Christ, et le Christ c’est Dieu, mort sur la croix, et donc je veux un tableau spécial qui s’intitulera « Crucifixion ». Ce sera peut-être ce tableau la pépite que tu attends depuis si longtemps ! »
Marko
« Ne t’emballe pas encore une fois Lucco. Ok ok, puisque tu y tiens ! Quel format ton tableau ? 1m de haut sur 40 cm de large ça te va ? C’est cinq mille euros, je ne peux te faire moins, et c’est cinq semaines de délai, j’ai un portrait à finir avant. Réfléchis tu n’es pas obligé de me donner ta réponse tout de suite ».
Lucco
« Ok je te rappelle, mais c’est pratiquement d’accord, salut Marko »
Et il sort.
Quarante années que nous nous connaissons
Nous avons vieilli en parlant art et argent
Nous avons échappé à la mort
Il a créé, il est immortel.
Le nom de ma galerie est inscrit à l’encre bleue au dos de ses tableaux.
ACTEI SCENE 2
Soliloque de Lucco chez lui dans son bureau
« Les idées fixes, on se demande comment elles viennent, mais c’est le pourquoi, qui est la question à se poser, pas le « comment ».
Changer de montre, ok, ça peut devenir une idée fixe, mais vouloir remettre, souffrant sur sa croix un Christ bien marqué par son martyre, il faut le faire ! En fait, ça fait un moment que ça dure. Pourquoi est-ce urgent maintenant ?
J’ai reçu une éducation catholique, mais je ne pratique plus.
En vieillissant, est-ce que je cherche à renouer avec Dieu, avant la mort ?
Et le bouquet, c’est que je veux par une nouvelle crucifixion, qui symbolisera très clairement les souffrances subies par le Christ pour eux, faire revenir les chrétiens dans les églises.
Ce n’est pas mon problème la fréquentation des églises, ce qui est mon problème c’est la peinture de Marko qui reste inconnue, et qui m’a donné cette idée. La peinture de Marko répond effectivement à mon idée fixe : qu’on voie à nouveau les souffrances endurées par le Christ.
Ce sera une synthèse et une boucle vertueuse : synthèse entre mon soutien à la peinture de Marko et ma volonté de remettre le Christ souffrant sur sa croix. Ensuite, le cercle vertueux s’enclenchera : étonnement des chrétiens, piété renouvelée, bavardages, curiosité, regards sur la peinture et non sur son sujet. On regardera les tableaux de Marko enfin. On en parlera au niveau artistique.
Quel boulot en attendant, pour convaincre toutes les parties prenantes comme on dit maintenant !
Ah, voilà Sidonie, ma femme qui contrairement à moi ira au Paradis direct même si elle n’est pas chrétienne, car Dieu reconnaîtra les siens, chrétiens ou pas chrétiens, pratiquants ou non ».
Mon épouse bien aimée, et très aimante
Ma tendre abeille
Ma petite souris
Mon sourire
Mon étoile
Ma femme
Elle ne me comprend pas
Nous sommes inséparables
ACTEI SCENE 3
Sidonie
« Lucco, encore à rêver » !
Lucco
« Tu ne le sais peut-être pas, mais les indiens d’Amérique du Nord ne donnaient son nom définitif à un enfant qu’après avoir compris sa personnalité, donc pas avant l’âge de sept huit ans.
Toi tu m’aurais appelé : « Rêve debout ! ».
Sidonie
« Certainement, je me demande à quoi elles passent tes journées ; tu lis, tu écris, tu rêves… »
Lucco
« Je réfléchis aussi »
Sidonie
« Ah oui, et tu réfléchis à quoi par exemple, en ce moment ? »
Lucco
« Eh bien, par exemple, en ce moment, à la croix du Christ »
Sidonie
« Tu plaisantes ? »
Lucco
« Non. Tiens, dis-moi : qu’est-ce que tu penses des Christs qui sont représentés sur la croix, dans les églises ? Qu’est-ce que tu préfères, un Christ avec Son corps et Ses plaies bien visibles ou une forme, plus ou moins abstraite, qui représente Son corps ? »
Sidonie
« Tu plaisantes ? »
Lucco
“ Non. C’est sérieux, c’est ce à quoi je réfléchis en ce moment, justement »
Sidonie
Ne compte pas sur moi. En plus, tu ne pries jamais, tu vas dans les églises, comme moi, pour visiter, voir l’architecture, les tableaux, les vitraux et à la rigueur mettre un cierge devant la vierge, pour ta mère ou ta famille. Et maintenant, les croix te préoccupent ? »
Lucco
« Oui, je t’assure ! Les cierges, c’est pour nous tous d’ailleurs, pas seulement pour ma famille. »
Sidonie
« Eh bien, puisque tu es croyant, ce qui serait sérieux serait de prier et de vivre en Chrétien d’abord, que le Christ soit peint comme une liane ou peint avec ses clous et ses 5 plaies.
Je sais que le Christ a souffert, tout le monde connait l’histoire. Je n’ai pas besoin de voir un Christ ensanglanté. Une croix suffit pour le rappeler.
Lucco
« Non, je crois qu’une représentation plus ou moins réaliste a un impact sur la foi »
Sidonie
Ecoute, tu le sais : une croix avec ou sans Christ dessus, peint ou pas peint... que l’église soit baroque ou vide, de toute manière, pour moi, une église c’est un musée, ou une salle de concert.
Mais pour toi, Jésus, représenté réaliste ou pas, c’est ton nouveau problème ? »
Lucco
“ Bon, qu’est-ce qu’on mange à midi ? »
Sidonie
« Ce que tu as préparé ! Je m’en vais, tu m’énerves, n’oublie pas d’aller étendre le linge, puis on déjeunera.
En attendant, je ne risque pas de compter sur toi pour me donner des idées pour la cuisine. Tu aimes bien manger mais c’est toujours moi qui prépare. »
Lucco (resté seul)
J’aimerais retrouver des églises pleines de gens qui prient. Un Christ en croix peint avec force et beauté, peut inciter à l’oubli de soi, à l’humilité, à la piété, puis à la prière.
Je suis peut-être complètement à côté de la plaque avec mon idée fixe.
Montrer les souffrances ? Est-ce utile ?
Je vais regarder comment les textes des bouquins que j’ai gardés depuis mon enfance présentent la passion.
Voici des livres que je n’ai pas ouvert depuis cinquante ans, si je les ai gardés, ce n’est pas pour rien ! »
ACTE I SCENE 4
Bureau de Lucco
Lucco
« Ah, voici un chrétien, un vrai, pratiquant et tout et tout ! Bonjour Jean ! Dis-moi, ça t’intéresse les objets de culte dans les églises ? »
Jean
« Pas plus que ça. Bonjour tu as un problème ? »
Lucco
« Je t’en ai déjà parlé : la représentation du Christ sur la croix dans nos églises, trop abstraite, trop conceptuelle, ça m’énerve »
Jean
« Encore ? Mais tu y tiens à ton idée. Je ne suis pas d’accord avec toi. Ne pas voir un corps de Christ représenté sur la croix ne me fait pas oublier la Passion. La simple croix, tout le monde sait ce que cela veut dire, ce que cela sous-entend : les souffrances du Christ, pour nous, pas besoin de les représenter.
Tu les connais non ces souffrances ? Alors pas besoin de les représenter. Tu peux t’en souvenir sans voir du sang. Laisse tomber »
Lucco
« Une sculpture ou un tableau à l’ancienne avec un corps sur la croix c’est autre chose comme message visuel qu’une croix au design épuré. C’est pareil d’ailleurs au niveau discours, homélies, on enfile comme des perles, des expressions toutes faites mais est-ce que l’on fait trembler le fidèle ? Tu parles ! Jamais ! »
Jean
« Attends, tu critiques ça aussi ? Tu veux refaire les prêches maintenant ? La croix, à la rigueur, je peux comprendre ton raisonnement, mais toi, dans ton petit coin, tu veux révolutionner aussi les homélies, les prêches, les textes ?
Tu crois apprendre à l’Eglise comment motiver ses fidèles maintenant ? En lui proposant des vues de corps souffrant, ou en lui demandant des discours plus « punchy » c’est ça ? »
Lucco
« Oui une vraie croix d’abord, et de bons discours ensuite, et les gestes pieux suivront. Quand tu vois les dalles usées des anciennes églises, tu sais qu’ils se mettaient à genoux les fidèles, en pleine dévotion, saisis par la vue des souffrances et par ce qu’ils entendaient comme discours. Tu la vois beaucoup cette « dévotion » aujourd’hui ? »
Jean
« L’Eglise s’adapte à son temps, personne ne le lui reproche »
Lucco
« Si, moi. Elle s’adapte, mais un peu trop, elle s’édulcore, elle met un peu trop d’eau dans son vin »
Jean
« Fais confiance à l’Eglise. Tout est réfléchi, pesé, étudié. L’Eglise s’adapte. Regarde les messes du samedi pour qu’on puisse partir en week-end !
Je me permets de te signaler que les premiers chrétiens utilisaient le poisson, ou l’agneau comme symbole et ce, pendant des siècles avant l’usage de la croix. Renseigne-toi avant de balancer des idées d’ignorant ! Crucifixion symbolique ou réaliste … ce n’est pas un sujet pour l’église »
Lucco
« Adaptation n’a jamais voulu dire édulcoration : si le sel s’affadit avec quoi le salera-t-on ? Ça te parle ? »
Jean
« Ah ah, il se souvient encore de son catéchisme ! Mais non, que la représentation du supplice du Christ soit forte, belle et réaliste ou simple et symbolique la foi reste identique.
La représentation varie au gré du talent des artistes et des évolutions esthétiques, ou des préférences de chacun.
Moi je préfère voir un Christ apaisé, par exemple lorsque le Christ est en ivoire ou en or ou en bois mais très stylisé, qu’un Christ en bois au réalisme sanglant comme on les voit dans les églises portugaises.
En résumé, la foi ne change pas au gré des styles de représentation : elle est, point.
Un catholique ne discute pas de la représentation abstraite ou réaliste du Christ, il ne donne pas de leçons aux prêtres, ni au pape tant que tu y es.
Lis les écrits des papes sur la relation entre l’art et la religion. Oublie ton idée fixe, prie, et tais-toi. Tu perdras moins ton temps et le mien ».
Lucco
« Jean : des images fortes peuvent engendrer si on les regarde bien une certaine émotion, et la piété. On parle bien d’images pieuses, oui ou non ? Je pense en effet que les textes comme les images devraient être énergiques, pour entrainer une énergie en retour vers le Christ. On s’est endormi.
Jean
« C’est ça on s’est endormi et toi, ton énergie chrétienne, toi qui donnes des leçons elle est où ? »
Lucco
« Justement je n’en ai plus. Tu entends ces chants fluets comme des pipeaux pendant les messes ? On dirait qu’ils ont honte les cathos, ou alors les textes des chants sont trop mous eux aussi : croix épurée, textes abstraits, voilà mon problème. »
Jean
« Tu es vraiment irrécupérable, et tu ne vas même pas à la messe ! Allez va faire du vélo, ne me parle plus de ton projet »
Lucco
« Merci Jean, aurevoir »
Jean qui s’en va, en aparté :
« C’est un homme pressé, Il n’écoute pas, Il aime l’action, Il sera déçu
ACTE I SCENE 5
Lucco (resté seul)
« Il a peut-être raison Jean, mais, autant aller direct aux sources, aux textes. Voyons ce que le Christ a enduré, dans les évangiles.
Il prend un livre, et :
« Voici le Missel Vespéral et rituel, RPG Morin de l’Oratoire de France, Traductions nouvelles Préface du R.P. Bouyer Editeur Droguet et Ardant Limoges, imprimatur Lemovicis, die 22 januarii 1960 LUDOVICUS Episc. Lemovicem. C’est le livre qu’on m’a offert lors de ma communion solennelle, j’étais à St Joseph EN Avignon, comme on disait à l’époque.
Feuilletant le livre :
« Préface : « Ce missel…est fait pour nous rendre plus capables de cet accueil de la Parole de Dieu et de son œuvre en nous » …
Ok bien, voyons ce que les quatre évangélistes disent des souffrances du Christ : flagellation, couronne d’épines, roseau avec lequel on Le frappe à la tête, coups (sans plus de précision), crachats, gifles, « et ils Le bafouaient », la croix à porter, les chutes au sol, la crucifixion, les mains et les pieds cloués, puis l’agonie, l’éponge imbibée de vinaigre qu’on Lui propose pour soulager Sa soif, puis après la mort, « et on Lui perça le côté d’un coup de lance ».
C’est clair que tous ces supplices ont laissé des traces sur son corps.
Des millions de sculptures et de peintures ont représenté le Christ en croix. Je dois savoir comment ces représentations ont commencé et ont évolué dans le cours de l’histoire.
Mais attention, il y a histoire religieuse et histoire de l’art. L’histoire de l’art s’occupe autant des représentations à caractère profane, à but artistique, si on veut, que des représentations à but religieux.
Et là ce n’est pas le même voyage : moi ce qui m’intéresse ce sont les crucifixions à caractère religieux crées pour porter le message du Christ, et entraîner vers Lui, en retour, la piété. Les autres on verra après. »
RIDEAU
ACTE II SCENE1
Lucco, assis face à un écran ; il lit à haute.
« Monsieur, vous m’avez demandé comment la représentation du Christ en croix avait commencé et évolué au fil du temps. Voici quelques pistes d’information qui je l’espère vous seront utiles. Vous trouverez en fin de cette brève note les références de mes sources.
« Premièrement, eut lieu en 692 le « Concile In Trullo », à Constantinople. Ce concile a eu une grande importance en raison du canon 82 où il est dit que : « sur les icônes, à la place de la représentation de l'Agneau, allégorie type de la grâce et figure du Christ, soit représenté selon la réalité même de son aspect humain…le Christ notre Dieu ». Je poursuis ma citation : « Pour que la perfection soit exposée à tous les regards, même au moyen des peintures, nous décidons qu'à l'avenir, il faudra représenter dans les images le Christ notre Dieu sous la forme humaine, à la place de l'antique agneau… Il faut que le peintre nous mène par la main au souvenir de Jésus vivant en chair, souffrant, mourant pour notre salut et acquérant ainsi la rédemption du monde ».
Lucco
« En 692 ! Déjà ou assez tard, ils se posaient la question donc »
Deuxièmement, vous aurez remarqué que le support matériel de la représentation du Christ est « Les icônes ». Vous connaissez ce terme « iconoclaste » sachez qu’il provient d’une controverse incroyable qui eut lieu pendant des siècles sur la possibilité ou non de représenter le corps du Christ. Cette controverse fut ouverte par Léon III en 730, qui publia un édit ordonnant l’enlèvement et la destruction des icônes sacrées. Les iconoclastes déclaraient qu’il était impossible de représenter la réalité surnaturelle du Christ, donc que l’humanité glorifiée du Christ ne pouvait être peinte sur une icône d’une manière adéquate, ayant été transfigurée par la gloire, divinisée et donc étant devenue insaisissable sous toute forme.
Lucco
« Je sais maintenant d’où vient le terme « iconoclaste » , je ne m’étais jamais posé la question »
Un prêtre, Théodore de Studite mort en 826, pensait le contraire : que l’abandon des icônes était, en fait, un refus du mystère de l’incarnation, donc, que nier que le Christ puisse être peint, signifiait nier qu’il ait un aspect corporel. Théodore répondait aux iconoclastes qui observaient qu’il serait déshonorant pour le Christ d’être représenté avec des procédés matériels, et qu’il valait mieux le contempler en esprit : « Ce qui à toi, te semble inconvenant et méprisable, à Dieu, a semblé convenable et noble… Si le Christ a pris notre chair, il est non seulement possible mais vraiment juste de le représenter : « Et Dieu parut dans la chair pour être peint selon la chair, sans aucun doute il aime être contemplé dans la matière, lui qui a été vu dans la matière… O prodige ! Il se rend présent d’une certaine façon lorsqu’il est peint. »
Lucco
« Effectivement, c’est logique »
Cette « présence » est partie intégrante de l’icône. Aux icônes on doit le culte relatif aux choses saintes. On est donc passé de la REPRESENTATION par l’icône à la PRESENCE dans l’icône.
Troisièmement : aujourd’hui, où en est cette controverse ?
Un débat peut persister encore. Le christianisme est alors présenté comme un code éthique individuel, comme une religion qui n’aurait pas besoin de s’appuyer sur les réalités matérielles. On oppose matière et spirituel, comme s’il s’agissait de deux réalités inconciliables. Or séparer la personne de l’idée, ne conserver que l’idée signifierait diviser le Christ, car Jésus, l’homme qui a vécu au milieu de nous, et le Christ de la foi ne forment qu’une seule et même réalité. C’est cette conception historique cette approche unitaire de l’esprit et de la chair qui a été retenue.
Lucco
« L’idée n’est pas tombée du ciel effectivement : le Christ s’est fait chair et moi j’aurais fait un bon prêtre ! »
Dans ce dernier contexte unitaire, « Donc représenté » quelles ont donc été les évolutions de la représentation du Christ en croix ?
Au début, les défenseurs de l’icône souhaitant montrer la souffrance charnelle du Christ, et en même temps son aspect divin, triomphant, vainqueur du mal, salvateur, le Christ, gardait les yeux ouverts alors même que le sang, ayant coulé des cinq plaies était représenté.
Au IXème siècle commence à apparaître le Christ mort, les yeux fermés la tête penchée sur l'épaule le corps fléchi. La transcendance se cache derrière la souffrance, elle transparaît à travers l’intériorité du regard qui se retire sous les paupières closes. Si ses yeux fermés montrent qu'Il est réellement mort, le Christ est toujours vainqueur sur la Croix.
Dans les siècles suivants le réalisme va s'accentuant pour exprimer le drame de la Passion, mais peu à peu l'art de l'Orient et celui de l'Occident vont différer :
L'art de l'Orient ? Va donner à voir un Christ en croix, mort, yeux fermés, mais apaisé, royal et majestueux, enveloppé de la lumière de la résurrection.
L’art de l’Occident ? Va offrir au contraire, des représentations réalistes et pathétiques, images de la douleur et de la mort, expression d'une infinie tristesse et d'une émotion intense qui bouleverse. Mais, avec l'influence de la renaissance donc de l’antiquité, le réalisme de la fin du Moyen Âge est remplacé progressivement : le Christ crucifié des siècles précédents rayonnait d'une beauté tout intérieure qui parlait à l'âme, le Christ en croix de la Renaissance touche par la beauté plastique qui ne parle qu'aux yeux. Le Christ sur la croix perd alors souvent sa silhouette de souffrance ».
Lucco
« Les Italiens embellissent toujours, regardez-les se tordre de douleur au football alors qu’on ne les a même pas touchés ; bon je ne suis pas au niveau-là, je fatigue, mais poursuivons la lecture »
Lisez de Monsieur François Boespflug : « Crucifixion : la crucifixion dans l'art, un sujet planétaire » (Ed. Bayard, 2019).
Lucco
« Ok je l’achèterai »
Lisez également ses réponses lors d’un entretien (30 mars 2021) avec Anne -Sylvie Sprenger. Vous y retrouverez la description des évolutions principales de la représentation du Christ en croix, que j’ai choisies de vous présenter ci-dessus : Christ « victorieux yeux ouverts », Christ « endormi » apaisé, yeux clos. Puis Christ « douloureux et pathétique » en Occident, avant d’en arriver enfin à la Renaissance et ses Christs « au corps d’éphèbe, impeccablement propre à l’instar de ceux de Raphaël ou de Michel-Ange ».
Lucco
« Oui quatre solutions en fait ; la dernière semble prédominer aujourd’hui : gommées de la représentation qu’elles sont les souffrances endurées »
Cher Monsieur, pour finir, j’espère que ces informations vous auront éclairé sur les évolutions de la représentation du Christ en croix, et sur leurs raisons. Naturellement ces quelques lignes ne sauraient suffire. Lisez pour commencer le livre cité ci-dessus. Ce site contient une iconographie qui illustrera mon texte : La crucifixion dans l’art – Arts Plastiques (perezartsplastiques.com)
Lucco
« Bien je vais lire et relire et réfléchir ».
Il sort, et revient dix secondes après, habillé différemment plus chaudement
Lucco
Qui peut cerner la question ? Une question qui intéresse qui ?
Où va la religion ? Qui regarde les icônes vraiment ?
Qui es-tu pour te mêler de ce sujet ? Petit joueur dans la cour des grands, va te coucher, disparais !
ACTE II SCENE 2
Lucco
« Mon problème est que je veux mettre le tableau de Marko dans une vraie chapelle, sur une vraie croix, pour qu’il y reste comme un objet religieux à part entière. Ce ne sera pas une exposition. Ce ne sera pas non plus une décoration annexe, comme ces grands tableaux que l’on voit disséminés sur les côtés généralement.
Qu’est ce qui caractérise un objet religieux eh bien tout simplement la volonté d’en faire un objet officiel de culte, par exemple cette très belle œuvre de Maurice Denis : (Il montre une reproduction assez grande d’un tableau célèbre de Maurice Denis, un Christ bleu clair en croix sur fond jaune et rouge )
n’est pas une œuvre religieuse et ne le sera jamais. Voici d’ailleurs le commentaire qui va avec :
« Maurice Denis, "Le Christ vert", 1890, huile sur carton, 21 x 15 cm (© DR). Le musée d'Orsay a acquis Le Christ vert (1890) de Maurice Denis, une huile sur carton de petite dimension qui est "certainement la plus radicale des œuvres de l'artiste" et "sans équivalent dans sa peinture", selon le musée. Le Christ, en vert, se trouve en haut à gauche, se détachant sur une croix jaune qui se fond dans le reste de la peinture où on distingue à peine, en nuances de jaune, des anges recueillant le sang du Christ et des orants ou processionnaires massés au pied de la croix. Un ciel rouge entoure celle-ci et quelques touffes de végétation au premier plan renvoient au paradis, analyse le communiqué du musée d'Orsay. Une fleur blanche symbolise résurrection et salut. Le vert, lui, est associé à la spiritualité.
Maurice Denis a toujours voulu être "un peintre chrétien" et aspirait à devenir un moine-peintre comme Fra Angelico. La renonciation à la vie monastique le plongeait dans un profond dilemme, note le musée d'Orsay. Pour réunir ses deux vocations, il trouve en 1889 une solution : "Je crois que l'art doit sanctifier la nature ; je crois que la vision sans l'Esprit est vaine ; et c'est la mission de l'esthète d'ériger les choses belles en immarcescibles icônes", proclame-t-il.
... La même année, il écrit le texte qui sert de manifeste aux nabis et où il dit qu'il faut "se rappeler qu'un tableau –avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote- est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées".
Lucco
« Donc un tableau avant d’être un Christ en croix, est « essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».
Ce tableau s’inscrit dans l’histoire de l’art, et non dans l’art religieux. Quoiqu’il dégage une spiritualité certaine, son auteur chrétien à 100% parle en peintre. Il n’a jamais envisagé de le faire entrer dans une église comme objet religieux.
Moi, mon objectif est de faire entrer la future peinture de la crucifixion faite par Marko dans une chapelle comme support de culte catholique parce qu’elle mettra en évidence imparable les souffrances corporelles du Christ, et ce faisant, faire revenir à la piété les fidèles.
Cette peinture présentera (je n’en doute pas avec le travail de Marko) un intérêt artistique c’est un plus pour la chapelle mais ce n’est pas l’essentiel. Ce sera une œuvre destinée au culte, et qui sera accessoirement une œuvre d’art.
Je vais lui expliquer tout cela au père Delacroix avec qui l’évêque m’a demandé de prendre contact.
Mais avant, je dois savoir ce que l’Eglise attend de son objet de culte principal à savoir du symbole de la crucifixion, ils doivent en avoir écrit des tonnes là -dessus, et moi je débarque !
Il sort, et revient 30 secondes après encore changé dans son accoutrement, pas rasé l’air épuisé.
« Dans quoi je me suis embarqué en fait ! Bon, je m’instruis en même temps, il est vrai, et je fais marcher mes neurones, mais il va falloir que je m’accroche pour ne pas dire des conneries à ce jésuite ; en cinq secondes il va savoir qu’il a affaire à un ignorant, et têtu comme un âne, c’est logique !
Consultons ceux qui savent ce qu’est une œuvre d’art de caractère religieux, qu’elle soit ou non destinée à entrer dans une église comme objet utile au culte.
Will Robert :
« Le symbolisme de l'image du Christ. Essai d'iconographie chrétienne. In : Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 16e année n°3-5, Mai-octobre 1936. Cahier dédié à la mémoire de G. Baldensperger. pp. 400-428 »
Que dit-t ’il ?
« …nous nous proposons d'étudier le symbolisme de l'image du Christ et de FIXER LA REALITE RELIGIEUSE qui y rayonne…
Car pour donner à une œuvre d'art un caractère religieux, il ne suffit pas d'illustrer un récit biblique ou de représenter un Christ revêtu d'un intemporel. Une image du Christ peut être une œuvre d’une haute tenue artistique et pourtant parfaitement profane. »
« … Il faut que l'émotion conçue rejaillisse sur le contemplateur et lui dévoile une réalité sous-jacente…Ainsi le fluide vital qui, s'est déversé dans une œuvre d'art d'inspiration religieuse, sera bloqué, si, placée dans une galerie de tableaux, elle n'attire les regards que pour ses beautés picturales.
« Pas d’émotion religieuse possible donc pour l’amateur d’art contemplateur qu’il soit dans une église ou un musée, s’il n’est intéressé que par l’art. Pas d’émotion religieuse non plus (y compris dans une église) si l’œuvre ne contient pas la dimension sous-jacente qui entraîne l’émotion, je comprends.
« Voyez cependant telle image du Christ qui, tout en n'étant peut-être pas un chef-d'œuvre, détermine dans l'âme du contemplateur un déplacement de la vie profonde. »
« Oui, une œuvre maladroite artistiquement, peut provoquer, comme c’est magnifiquement bien dit : « un déplacement de la vie profonde ».
Est-ce que l’œuvre de Marko totalement abstraite contiendra cette dimension sous-jacente ?
Il poursuit :
« Finalement … aucune image ne résumera, il est vrai, la plénitude de la vie divine qui, en Christ, s’abaisse sur les hommes…
Il est pourtant quelques œuvres qui, autant qu'une œuvre humaine peut le faire, transmettent un message de Dieu… »
L’auteur termine avec un exemple d’œuvre d’art qui justement illustre la transmission de message du Christ vers l’humanité et de retour émotionnel vers le Christ : une gravure de Rembrandt : la « feuille des cent florins » vers 1649 Eau forte et burin 28cmx39 cm conservée à la Bibliothèque Nationale. Il commente :
« Le Christ de Rembrandt est immense dans sa pauvreté. Il est l'ami pitoyable des indigents. Toutes leurs afflictions se tournent vers lui, l'assaillent, pénètrent en lui, mais leur foi aussi monte vers lui de toutes parts... On pressent dans cet homme sans beauté un amour céleste perçant les nuages de cette misère amoncelée. Un regard infiniment doux aspire en quelque sorte toutes les formes de la disgrâce humaine, afin de les résorber dans sa grâce.
Sous la « forme du serviteur » resplendit la « lumière du monde ».
L’auteur finalement observe que malgré des essais entrepris depuis deux mille ans, aucune œuvre ne pourra jamais « reproduire la plénitude métaphysique de la personnalité du Seigneur, ni les aspirations qui se sont tournées vers Lui comme les fleurs se penchent vers la lumière »
« …les aspirations qui se sont tournées vers Lui comme les fleurs se penchent vers la lumière », mais quelle image magnifique ! »
Silence, et il reprend :
Je n’en demande pas tant au tableau de Marko ; seulement qu’il provoque un rappel des souffrances du Christ et que ce rappel suscite un regain de foi ! Pas un chef d’œuvre d’art religieux, seulement une qualité artistique et là je ne me fais pas de souci.
Mais voici Jean qui arrive, demandons-lui une nouvelle visite de la Chapelle de La Storta, rénovée récemment par le lycée St Joseph d’Avignon. Elle est ornée d’un nouveau Christ en croix, beau travail, propre, élégant, mais qui ne risque pas de faire penser aux souffrances du Christ.
Or c’est par la vision des souffrances du Christ que je veux secouer les chrétiens. C’est le but de ma démarche : secouer le Chrétien.
Il montre une photographie d’un tableau reproduisant une tête de Christ très marqué par les souffrances et :
« Voilà un Christ abimé
Bien abimé
Pour nous il a souffert
Et nous que faisons-nous ?
Nous cachons ses souffrances, alors que la vie sur terre n’est que souffrance »
ACTE II SCENE 3
Jean
« Tu veux encore visiter la chapelle de La Storta ? »
Lucco
« Oui »
Jean
« Tu y tiens à ton idée, je t’avais conseillé d’abandonner non ? »
Lucco
« Mon idée c’est trois idées : réinstaller la réalité des souffrances du Christ, pousser l’émotion vers la foi, faire connaître Marko qui est un grand artiste. Son travail sera le moyen d’atteindre les deux premiers objectifs, et on regardera son art après. »
Jean
« Ton vrai et seul but, ce ne serait pas plutôt de faire connaître cet artiste ?»
Lucco
« Non, tu le sais ça m’énerve ces églises vides d’images émotionnelles »
Jean
« Il y a une sorte de service qui doit valider tous les objets de culte au sein de l’Eglise, tu ne vas même pas arriver à leur présenter ton projet. Si tu crois qu’on fait entrer comme ça un nouvel objet de culte dans une église… ».
Lucco
« Je sais que ce sera difficile, mais c’est d’abord une crucifixion que je fais rentrer, une interprétation nouvelle mais une crucifixion, qui sera plus vraie que les crucifixions design qu’on voit partout : absent le corps, absentes les souffrances, merde à la fin. »
Jean
« Tu te répètes. L’Eglise réfléchit sur tout. Il doit y avoir des tonnes d’écrits sur ce qui est recommandé comme objet de culte, cherches tu trouveras la réponse à ton idée fixe, à tes idées fixes »
Et Jean s’en va « salut ! » Lucco reste seul en scène, arrive une femme.
ACTE II SCENE 4
Lucco
« Bonjour Béatrice »
Béatrice
« Je passais et je me suis dit que je pourrais vous faire un petit coucou. Dis donc j’ai lu ta pièce, sur ton histoire de péage en Autriche ! On peut faire dire tout ce qu’on veut aux personnages dans une pièce de théâtre, mais dans la vraie vie, tu aurais au moins trois procès à l’heure actuelle. Pas mal trouvé non plus ta fin, c’est très fort cette histoire de sorcier malgache ! Et Sidonie m’a dit que tu avais une nouvelle pièce en chantier, tu n’arrêtes pas !? »
Lucco
« Oui, sur le thème de la représentation du Christ sur la croix »
Béatrice
« Tu t’attaques à de ces sujets ! Ça tombe bien, à propos d’attaques, tu as entendu l’éditorial de Dimitri mardi dernier sur les attaques contre les églises, les synagogues, tous ces actes anti-chrétiens : plus de 1000 actes de vandalisme contre les églises et leurs objets de culte en 2023, sans compter les actes de vandalisme dans les cimetières, sur les calvaires ?
Lucco
« Oui j’ai entendu, une guerre que l’on camoufle sous l’appellation « actes de délinquance ou atteinte au patrimoine, » tu parles oui, une guerre haineuse contre la chrétienté, et qui commence par la destruction de ses symboles ».
Béatrice
« Donc tu vas en parler ? »
Lucco
« Non, certains abiment les objets de culte, j’en propose un nouveau. »
Béatrice
« Bon eh bien courage ! Allez à bientôt, et tiens-moi au courant, bises »
Rideau
ACTE II SCENE 5
Un prêtre, Jésuite, dans son bureau
« Je suis curieux de voir la tête qu’il a ce bonhomme qui veut remettre du sang sur la croix ! »
Il tient une feuille de papier.
« Ça valait la peine de l’imprimer son mail, il s’est vraiment renseigné sur le sujet et m’a l’air déterminé ; ancien élève des jésuites en plus, mais non-pratiquant depuis 50 ans ! Qu’est-ce qu’il lui prend, c’est la mort qu’il voit venir et il veut s’acheter une bonne conduite, ils sont tous pareils quand ils ont plus de soixante-dix ans, ils ont comme un début de regain de souci de recommencement de leur spiritualité ; mais là c’est original !
Comment le décourager sans l’humilier, sans le décevoir ? Mes instructions sont claires : pas de vagues en ce moment surtout dans un lycée à caractère confessionnel, catholique, donc visible comme le nez au milieu de la figure.
Mon Dieu aidez-moi à gérer cette histoire »
On tape à la porte, deux coups brefs, il crie « Entrez » tout en se précipitant pour ouvrir, avec un large sourire.
« Entrez mon fils soyez le bienvenu »
Lucco
« Bonjour mon père, merci »
Le prêtre (avec un large sourire)
« Je suis le Père Delacroix, mais en un seul mot bien entendu, comme Delacroix justement, le peintre célèbre, avouez que vous ne pouviez pas mieux tomber ! »
Lucco
« Oui c’est drôle j’ai éclaté de rire quand j’ai reçu le mail de l’évêché me demandant de prendre contact avec vous. »
Le père Delacroix
« Je suis ravi d’être votre interlocuteur. Monseigneur Thomas m’a demandé de vous aider dans cette affaire, pardon, sur ce sujet très intéressant ! »
Lucco
« Monseigneur Thomas, oui cela aussi m’a fait sourire, St Thomas, celui qui voulait voir le Christ et ses plaies pour croire en la résurrection, ça tombe bien là. Merci de votre accueil, je vous le dis tout de suite, j’espère votre indulgence car je ne connais pas grand-chose à la religion, et je ne suis même pas pratiquant ».
Le père Delacroix
« Pas ou plus pratiquant, nous sommes sensibles à votre démarche, l’évêque a pris avec grand sérieux votre intention, il m’a mandaté pour en discuter avec vous et pour arriver à un bon résultat selon ses propres mots. Je lui rendrai compte de notre conversation dès ce soir, allons, asseyons-nous et faisons connaissance »
Lucco
« Je vous ai expliqué longuement mes motivations dans mon courrier. Que voulez-vous savoir Mon Père ? »
Le père Delacroix
« Votre lettre est claire effectivement, mais au contenu inattendu pour nous vous en conviendrez, surtout dans le contexte actuel qui n’est pas favorable ni à notre religion, ni aux innovations et encore moins aux innovations qui peuvent faire du bruit médiatique, vous me comprenez ? »
Lucco
« Vous n’allez pas me dire qu’il ne faut pas faire de vagues ? »
Le père Delacroix
« Pas en ces termes, Mon Fils, mais notre discrétion, notre travail quotidien, notre quiétude actuelle n’a été acquise qu’en faisant profil bas si vous me permettez l’expression, nous essayons d’éviter tout ce qui peut nous faire remarquer ; vous connaissez peut-être la pensée de Lao Tseu, selon laquelle il est préférable d’agir en creux qu’en bosse !? »
Lucco
« Oui je connais, mon idée n’est pas de faire du bruit, elle ne concerne que les Chrétiens catholiques. On est entre nous. Les politiques, les médias, les autres religions ça ne les regarde pas. Il ne s’agit que de reprendre un style historique de représentation, celui de la vision claire des souffrances du Christ, traditionnel. J’en ai marre de voir des croix vides, évidées, neutres et tristes. Je veux revoir une crucifixion forte, entraînant, l’humilité, l’admiration, le respect, la réflexion, la piété, la génuflexion à la fin. Une croix réaliste œuvre d’art en même temps ; comme je l’ai écrit, j’ai l’artiste pour cela. Il a déjà traité la tentation de St Antoine, l’élévation de l’âme, la flagellation ; je vous ai emmené un tableau pour que vous compreniez de quoi je parle. Il s’agit d’une flagellation. »
Le père Delacroix
« Mon Fils je vois que vous êtes passionné !
Lucco
« Un peu trop passionné, mon père, oui ce sujet me taraude depuis des années et maintenant c’est le moment »
Le père Delacroix (en souriant)
« En effet mon fils, j’ai l’impression ; donc nous avons été surpris, agréablement surpris, et il nous faut maintenant arriver à une conclusion au moins à court terme sinon pour le futur. Montrez-moi donc ce tableau. Ah (Interloqué) d’accord, on n’est pas dans la dentelle, ni dans la mièvrerie je vous l’accorde. Et cet artiste, il croit en Dieu ? »
Lucco
« Il a commencé sa carrière dans son pays en Serbie, en restaurant des icones, à la demande des popes.
Il a toujours été intéressé par le surnaturel on peut dire, admirateur des Kandisky et autres artistes suprématistes.
Il s’est cherché dans la religion et s’est mis à traiter quelques sujets religieux comme la tentation de St Antoine qu’il a décliné en plusieurs études mais toujours sur le même mode de traitement pictural, représentant toujours en abstraction les tentations de la chair et de la richesse ; il pense beaucoup à la vierge aussi ».
Le père Delacroix regardant le tableau
« Impressionnant, mais intéressant. Je suis content d’avoir vu ce tableau, au moins on sait de quoi on parle. Est-ce qu’il a un projet une esquisse de ce que pourrait être son tableau puisqu’il s’agirait d’un tableau n’est-ce pas et non d’une sculpture ? «
Lucco
« Oui un tableau mais dont l’épaisseur du châssis symbolisera bien le corps du Christ, voyez. Imaginez positionné sur une croix un tableau comme celui-ci de 1m de haut sur 40 cm de large, un tableau total, abstrait représentant en un seul bloc de peinture, le corps, les souffrances, la passion.
Le père Delacroix
« Oui je vois mon fils mais cette manière de peindre ne serait-elle pas un peu brutale ? »
Lucco
Ce n’est qu’une peinture abstraite de la chair. Dessiner une tête, un corps, cela a été fait des milliers de foi. Mais cette approche totale, brutale comme vous dites est abstraite, et en même temps, grâce au talent du peintre si concrète. N’oublions pas notre objectif : une crucifixion symbolique, forte, simple, belle et, poignante et qui fasse retourner la piété dans nos églises ! »
Le père Delacroix
« C’est la passion qui vous habite mon fils »
En aparté : « Ma parole il aurait fait un curé de combat ! »
Lucco
« Regardez : on ne déchiffre rien, on voit tout d’un coup : tout est Christ, tout est chair, tout est souffrance dans cette peinture sans la moindre trace de dessin, et tout est force et beauté, beauté de la peinture, abstraite et charnelle, et œuvre d’art innovante car personne en art n’a traité le sujet du corps de cette manière ! »
Le père Delacroix
« J’avoue être un peu scotché mon Fils, restons-en là pour aujourd’hui. Pouvez-vous me le laisser, je voudrais le montrer à Monseigneur l’évêque ? »
Lucco
« Le voici, il y a quarante années de travail en arrière-plan de ce tableau, je vous raconterai le parcours de recherche de l’artiste une autre fois. L’idéal serait que vous le rencontriez, vous et l’évêque »
Le père Delacroix
« Nous n’en sommes pas là, je vous remercie, je vous recontacterai et je dois vous laisser maintenant, merci de votre venue, aurevoir mon fils ».
Rideau
ACTE III SCENE 1
Chez l’évêque
Monseigneur Thomas, évêque
« Asseyez -vous mon ami, je crois voir à votre air abattu que vous avez pris un coup sur la tête. »
Le père Delacroix
« Oui, Monseigneur, en effet »
Monseigneur Thomas, évêque
« En deux mots mon fils ? »
Le père Delacroix
« Monseigneur, ce n’est pas une affaire facile, bien au contraire, notre homme est buté, cultivé, et presque convaincant, enfin j’ai besoin de vos lumières car je n’ai pu me résoudre à lui demander d’abandonner son projet fou, fou et chrétien à la fois »
Monseigneur Thomas, évêque
« Ah ! Je vous vois effectivement embrassé mon fils, racontez-moi donc, les grandes lignes suffiront. »
Le père Delacroix
« J’ai échoué Monseigneur, pardonnez-moi »
Monseigneur Thomas, évêque
« Vous êtes pardonné mon fils, détendez -vous, et racontez-moi, nous avons dix minutes, j’ai un entretien téléphonique avec le Préfet de Région ensuite, sur un tout autre sujet »
Le père Delacroix
« Mon Dieu, quel médiocre suis-je ! Cet homme est habité par la… passion de rendre visibles les souffrances endurées par le Christ pendant la Passion, et pour ce faire, il veut installer sur une croix un tableau qui montrera explicitement, mais très explicitement je vous le garantis ces souffrances.
Il a déjà l’auteur de l’œuvre, et presque le tableau ! Face à l’exemple de tableau qu’il m’a montré, et que j’ai ici, une Flagellation je suis resté muet. »
Monseigneur Thomas, évêque
« Muet de quoi mon Fils ? De peur ? de saisissement ? d’admiration ou de quoi ? Expliquez-vous.
Le père Delacroix
« Muet de stupéfaction Monseigneur, face à cette œuvre, comme je n’en ai jamais vue, muet, séduit Monseigneur, séduit par le travail et l’idée.
Le père Delacroix
« Attention mon fils, nous ne sommes pas en cours d’art plastique, nous parlons de notre chapelle ! »
Le père Delacroix
« Monseigneur, quelle force à travers cette peinture ! L’art remplit son office comme je ne l’ai jamais vu faire l’art abstrait contemporain ; je ne vois guère que le Fautrier des « Otages » avec qui cet artiste pourrait se comparer, et encore il lui serait supérieur : aucun, aucun dessin mais tout est dit, montré d’un coup sans le moindre doute possible sur la signification, surtout évidemment dans le contexte d’une église et posé sur une croix.
La chair en souffrance est là abstraite, mais indubitable ; forme et contenu ne font qu’un ; contrairement à Charchoune, aucun besoin de titre, on n’est pas non plus face à une œuvre grossière telle que les tableaux immondes de cet anglais malade de prétention… »
Monseigneur Thomas
« Vous voulez parler d’AK ? »
Le père Delacroix
« Oui Monseigneur vous avez deviné sans hésitation, un imposteur artistique »
Monseigneur Thomas
« Pas de dénigrement mon fils s’il vous plaît. Ne dégoisons sur personne. Donc, si je vous comprends bien, vous voilà conquis ? »
Le père Delacroix
« Pardon Monseigneur, ce tableau, je n’ai jamais vu cela ; esthétiquement, beaucoup pourraient ne pas aimer, mais personne n’a peint la chair à ce point, et je connais mon histoire de l’art. »
Monseigneur Thomas
« N’exagérons rien mon fils si cet artiste était grand, il le serait déjà de réputation, ce qui n’est pas du tout le cas ; au lieu de vous emballer, déballez-moi ce tableau et qu’on en finisse ! »
Le père Delacroix déballe fébrilement le tableau et : « voyez vous-même Monseigneur cet exemple une « Flagellation ! »
Monseigneur Thomas, jette un regard, et un peu surpris quand même :
« En effet, étonnant, mais je n’ai plus de temps, pour contempler calmement ce chef d’œuvre (un peu ironique, regardant sa montre), laissez le ici, je vous rappelle demain matin, je dois parler maintenant au Préfet de région ».
Le père Delacroix (réemballant le tableau)
« Je vous le laisse Monseigneur »
Monseigneur Thomas
« Aurevoir mon fils, allez en paix vous avez beaucoup pris sur vous et nous avons la majeure partie des éléments propres à notre réflexion maintenant.
Remettons-nous en à Dieu qui nous enverra un signe qui nous guidera.
En attendant, lisez un peu la littérature sur les relations entre l’art contemporain et l’Eglise, nos papes ont beaucoup pris position à cet égard. Ne réinventons pas la roue, lisons, instruisons-nous et surtout prions. Nous en reparlerons à la lumière de nos lectures et de nos prières. Allez en paix mon fils ».
Le père Delacroix est sorti, en aparté l’évêque
« Maintenant une dispute dont je me serais passé mais nos chrétiens sont excédés ; c’est l’heure. »
ACTE III SCENE 2
Monseigneur Thomas décroche le téléphone qui sonne
« Oui Monsieur Viredebord en ligne ?
Passez-le-moi, s’il vous plaît, j’attends son appel en effet, merci.
Monsieur le préfet, bonjour, j’attendais votre appel »
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« Monseigneur, merci de me consacrer quelques minutes, j’ai souhaité cet entretien car j’ai appris par mes services que vous envisagiez de porter plainte contre l’Etat en raison des (je cite) nombreuses dégradations et actes de vandalisme constatés dans la région dans les églises qu’elles soient ouvertes ou fermées au culte, est-ce exact ? »
Monseigneur Thomas, évêque
« En effet Monsieur Le Préfet, nous avons deux sujets de colère : d’une part les faits que vous rappelez, d’autre part l’inaction de vos services de police et gendarmerie ou leur inefficacité puisqu’au terme de deux années de plaintes (60 plaintes au total) le résultat des enquêtes est égal, à notre connaissance, à néant. »
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« Monseigneur, l’Etat fait ce qu’il doit et peut faire, nous sommes débordés comme vous le savez par des actes de violence et de délinquance ; les vols, actes de vandalisme et dégradations diverses que vos églises (nos églises en droit) subissent sont traités, mais en l’absence de violences physiques elles passent au second rang, vous devez comprendre quelles sont nos priorités »
Monseigneur Thomas, évêque
« Je sais que ce sont vos églises, et votre patrimoine, mais ce sont nos lieux sacrés, nos lieux de culte et ils concernent toute la communauté Chrétienne, donc des milliers de personnes choquées par ces actes et déçues par l’impuissance de l’Etat à faire son devoir. Que dois-je leur dire ? Que leurs plaintes sont secondaires ? Que l’Etat et son gouvernement que vous représentez, n’ont pas de moyens adéquats pour leur défense ? Les chrétiens sont excédés et mettent en cause l’Etat, donc ce sera le gouvernement le responsable lors des prochaines élections, et avec ma bénédiction ».
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« Monseigneur, n’envenimons pas le débat ! »
Monseigneur Thomas, évêque
« Nous n’avons rien à perdre. »
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« J’ai compris votre colère, et en tiendrai compte lors de ma revue hebdomadaire des priorités avec les services de gendarmerie et de police, mais je vous en prie, ne chargez pas nos services administratifs avec une plainte qui ne servira à rien sur le terrain, et qui par sa médiatisation inévitable risque fort de mettre en colère notre Ministre de tutelle commun »
Monseigneur Thomas, évêque
« Que ne démissionne -t-il vu ses résultats ? Peu me chaut une colère d’homme sans honneur Monsieur le préfet ! Que chacun fasse son devoir. Le sien est de protéger nos églises et tous les lieux de culte (car je ne prêche pas que pour ma paroisse c’est le cas de le dire). Ils doivent être protégés, respectés. Les piller, les vandaliser devrait être impensable en France.
Mais à force de mettre la poussière sous le tapis une grave colère risque d’éclater ; le procès que nous faisons, eh bien vous devriez nous en remercier car il canalise la colère contre laquelle aucune mesurette ou promesse de ministre impuissant ne ferait d’effet. Informez votre ministre, notre ministre de notre plainte, nous la maintenons.
Je dois vous laisser maintenant, j’ai un rendez-vous justement, pour rajouter une marque tangible de notre culte dans une de nos églises, une, alors que des milliers sont dérobées chaque année sous le délitement complet du « respect de l’Etat de droit » dont on se gargarise en haut lieu. Je vous dis aurevoir Monsieur le Préfet, que Dieu vous garde. »
Et il raccroche
« J’ai peut-être été un peu sévère, mais il le fallait, cet Etat, quel état de misère, son premier devoir : la sécurité des biens et personnes. Il n’arrive à assurer ni l’une ni l’autre, nullissime ».
ACTE III SCENE 3
Dans l’atelier de Marko, qui ouvre la porte et fait entrer Lucco, ils s’embrassent
Lucco
« Bonjour Marko ça va la santé ? comment tu te sens ? »
Marko
« Ça va, tu vois je ne prends plus que 19 cachets par jour, mais ça va ! et toi mon ami ? »
Lucco
« Comme toujours, bien, je touche du bois, alors tu nous fais un café, un ricoré ? »
Marko
« Voilà ça chauffe déjà je t’attendais »
Lucco
« Merci, ah tu vapotes ? Tu te souviens des cigarettes qu’on fumait ensemble chaque fois que je venais te voir dans ton atelier ? »
Marko
« Oui bien sûr maintenant je suis passé à cette usine chimique, (et montrant son instrument de vapotage, tu parles d’un progrès ! »,
« Bon dis-moi, qu’est ce qui t’emmène ? Tu as toujours ton idée ? Tu as avancé avec les popes ?!! »
Lucco
« Plus que jamais Marko : l’idée et l’argent que j’ai mis de côté ; je veux un grand tableau, dans l’esprit de ta flagellation, qu’on mettra sur une croix, et si les curés renoncent je le garderai »
Marko (pensif)
« Si c’est 5000 c’est ok, si ce n’est pas pour demain »
Lucco
« C’est ok, prend ton temps on l’aimerait pour la période de Pâques. »
Marko
« Tu crois que je vivrai jusque-là ? »
Lucco
« Tu as intérêt ! Et maintenant ils voudraient que tu situes ton travail dans l’histoire de l’art, tiens je t’ai apporté ce bouquin de François Boespflug, je t’en ai déjà parlé, il fait le tour de la question »
Marko
« Pas la peine, je sais ce que je peins et pourquoi »
Lucco
« Oui tu sais, et moi un peu, mais les autres non, et ils aimeraient comprendre en plus de voir. Je leur ai montré ta « Flagellation, ils étaient scotchés il paraît, l’évêque Thomas en tout cas, d’après ce que m’a dit le père Delacroix »
Marko
« Attends tu te fous de moi ? L’évêque Thomas qui veut voir d’abord pour croire et le père Delacroix qui veut un Christ en croix mais c’est une plaisanterie (en riant) ?
Lucco
« Non je t’assure ce n’est pas inventé c’est vrai ce sont leurs noms ! »
Marko
« Bon je sens qu’on va s’amuser, allez prends ton café Lucco. Je vais garder mon énergie pour peindre, tu feras le papier toi-même. Tu connais mon travail et avec mon petit texte déjà fait cela devrait t’aider et leur suffire. Ah j’ai commencé ma vie d’artiste avec les popes de mon village et je la finis avec un évêque catholique putain quelle vie ! »
Lucco
« Tu iras au ciel Marko Dieu t’a donné un talent et tu l’as poussé au bout, honnêtement, tu as cherché la vérité de la peinture, moi j’ai eu beaucoup de chances et n’ai rien fait, je vais cuire en enfer, tu viendras me voir ? »
Marko
« Compte sur moi, oui je t’apporterai un bon Bordeaux et on boira la bouteille. Je suis fatigué, Lucco, on se voit quand j’aurai quelque chose à te montrer je te laisse faire ce papier sur ma position dans l’histoire de l’art, tu as mes textes, débrouille-toi, je te remercie allez aurevoir et dis bonjour à l’évêque Thomas de ma part et aussi au père Delacroix, ce n’est pas croyable cette histoire que tu m’emmènes, enfin 5000 euros je vais survivre trois mois de plus. Je suis artiste peintre moi, ne l’oublie pas, je ne fais pas de l’art religieux y compris lorsque les sujets sont d’ordre religieux : je suis peintre, je fais de la peinture, rien d’autre que de la peinture.
Lucco
« Ok je ferai un texte, j’ai compris, mais j’ai déjà lu des articles sur les relations entre l’Eglise et l’art contemporain. Ils ne confondent pas art religieux, et art contemporain. »
Marko
« Ah oui, raconte-moi ça »
Lucco
« Je n’ai pas le temps, je dois y aller, Marko, mais je t’ai imprimé un résumé de ce que j’ai lu, le voici, tu le liras ? Ce n’est pas prise de tête ce sont des extraits de leur réflexion, de leur approche de la relation de l’Eglise avec l’art contemporain et avec les artistes »
Marko
« Ok laisse le moi, je le lirai si j’ai le temps, je t’embrasse je vais me reposer je suis fatigué, merci en tout cas d’avoir pensé à moi et de te bouger le cul comme ça, allez, salut ! »
Il raccompagne Lucco à la porte, ils s’embrassent, Lucco sort.
Marko resté seul se couche et lit le papier à haute voix :
« Trois pages quand même ! Merde, recto-verso. 6 pages. Il est fou Lucco, s’il croit que je vais lire tout ça ! Bon allons-y. »
Jean Paul II a dit :
Marko
« Ça commence bien, le pape direct ! »
« L’artiste vit une relation particulière avec la beauté qui est la vocation à laquelle le Créateur l’a appelé par le don du talent artistique…
Marko
« Ah Il croit que le talent ça suffit le bon Dieu ? Et le travail alors ?
« Au contact des œuvres d’art, l’humanité attend d’être éclairée sur son chemin et sur son destin »
« Oui on peut voit parfois des choses que les autres ne voient pas encore, tiens par exemple j’avais deviné la fin de l’empire soviétique quand j’ai fait mon tableau où le marteau et la faucille sont séparés par un ange, c’est Lucco qui l’a ce tableau! »
Paul VI Message aux artistes 8 décembre 1965
« A vous tous, maintenant, artistes, qui êtes épris de la beauté et qui travaillez pour elle...
« Epris de beauté ? Les artistes ? Ils sont surtout épris de prétention. Et la beauté, qu’est-ce que c’est ? Il faudrait en parler puisqu’elle sauvera le monde non ? »
« A vous tous l’Eglise du Concile dit par notre voix : si vous êtes les amis de l’art véritable, vous êtes nos amis ! »
« De « l’art « véritable » ? De l’art à la mode oui, de l’art qui se vend, de l’art qui sort de leur nombril, ou des journaux ! »
« L’Eglise a dès longtemps fait alliance avec vous. Vous avez édifié et décoré ses temples, célébré ses dogmes, enrichi sa liturgie. Vous l’avez aidée à traduire son divin message dans le langage des formes et des figures, à rendre saisissable le monde invisible.
Aujourd’hui comme hier, l’Eglise a besoin de vous et se tourne vers vous…Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. »
« Beauté ? Mais les marchands d’art n’emploient plus ce mot depuis des décennies ! Pour eux un beau tableau c’est un tableau vendu ! »
« La beauté, comme la vérité, c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est ce fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communier dans l’admiration. Et cela par vos mains...Que ces mains soient pures et désintéressées !
Souvenez-vous que vous êtes les gardiens de la beauté dans le monde : que cela suffise à vous affranchir de goûts éphémères et sans valeur véritable, à vous libérer de la recherche d’expressions étranges ou malséantes.
Soyez toujours et partout dignes de votre idéal, et vous serez dignes de l’Eglise… »
Marko
« Beauté, sublime…, mais il ne connait pas ces mots, le monde du bricolage de l’art contemporain ; je n’aurais pas dû lire ce texte cela me met en colère et ce n’est pas bon pour mon cœur. »
« Publié le : 10 juin 2020 Le Comité artistique de Narthex »
Marko
« Narthex ? »
« …. Dans un monde de l’art contemporain que le nombre des œuvres et des expositions tend à transformer en un « supermarché des images » sans cesse renouvelé, nous croyons possible d’exercer un discernement critique en nous aidant les uns les autres, à l’aide de quelques repères.
Notre exigence première est le refus du conformisme et des académismes d’hier et d’aujourd’hui, de la tiédeur et de la mièvrerie réinventées sans cesse sous de nouvelles formes.
Et les créations, à sujet religieux ou non, que nous croyons moins intéressantes ou trop fades, nous préférons les passer sous silence … »
Marko
« Ceux-là sont plus proches de moi. Ils ont compris. La beauté a disparu de leur discours, malheureusement, mais s’ils refusent le conformisme, l’académisme, la fadeur et la mièvrerie, ils ne vont pas être déçus. »
« …Nous faisons nôtre cette affirmation de Jacques Maritain : « L’art d’église, qui fait des objets devant lesquels on prie, se doit d’être religieux, théologal.
Marko
« On est d’accord, Lucco il ne veut pas un Christ décoratif, il veut une crucifixion mais mon art n’est pas religieux. Je suppose qu’ils parlent des « objets » habituels créés à la chaine sinon il va y avoir un problème »
« … Dieu ne demande pas d’art religieux ou d’art catholique. L’art qu’il veut pour Lui, c’est l’art. Avec toutes ses dents ». (Lettre à Cocteau, 1926).
C’est cet « art avec toutes ses dents », que nous espérons discerner et mettre en avant, qu’il émane d’artistes reconnus, méconnus ou émergents, … et peu importe son sujet. »
Marko
« Ça me va « l’Art avec toutes ses dents » »
« …Nous croyons à la possibilité d’un compagnonnage avec certaines œuvres essentielles, stimulantes pour la foi chrétienne, en privilégiant la bienveillance et l’exigence pour essayer de les comprendre, en acceptant de nous laisser déplacer par une proposition qui peut, au premier regard, nous déranger. »
Marko
« Ok, question dérangement !! Ma peinture on l’aime ou on la déteste mais si on connaît bien la peinture on sait ce qu’elle vaut, au niveau peinture, après si c’est pour décorer ou réfléchir ce n’est plus mon problème »
« 12 décembre 2020 Le pape François s’adresse aux artistes, « gardiens de la beauté et de l’espérance »
Marko
« Ça y est : le retour de la beauté ! »
« Dans la création artistique, nous pouvons reconnaître trois mouvements…
Marko
« Il connaît mieux la peinture que moi le pape ! Trois mouvements ? Moi aussi j’en vois trois : la réflexion, la connaissance, et le savoir-faire, et un quatrième, l’argent pour acheter le matériel ! »
« Un premier mouvement c’est celui des sens, capturés par la stupeur et l’émerveillement…
Marko
« Ah, il parle du client, enfin du spectateur, pas du peintre. »
« Le second mouvement touche…l’intériorité de la personne. Une composition de couleurs ou de mots ou de sons a la force de toucher l’âme humaine…
Marko
« Oui, selon la personne, sa sensibilité non ? »
« Mais … Il y a un troisième aspect : la perception et la contemplation de la beauté génèrent un sentiment d’espérance, qui rayonne également sur le monde environnant…
Marko
« Sentiment d’espérance ??»
« … C’est une nouvelle socialité, non seulement vaguement exprimée mais perçue et partagée.
Ce triple mouvement d’émerveillement, de découverte personnelle et de partage produit un sentiment de paix
Marko
« Oui « socialité » c’est ça, quand on s’écrase devant une œuvre d’art qu’on reconnaît tous comme indiscutable, une œuvre d’art créée pour l’art, pour signifier quelque chose à l’humanité.
Sentiment de paix ? Dans les musées on devrait oublier toutes sortes de guerres, mais comme ils exposent maintenant leurs problèmes personnels de cul et leurs idéologies en bricolant c’est plutôt la politique qui revient au galop dans les musées »
« …qui nous libère de tout désir de dominer les autres…nous pousse à vivre en harmonie avec tous. Une harmonie qui est liée à la beauté et à la bonté ».
Marko
« L’harmonie, la beauté et la bonté ensemble et surtout, l’art pour l’art désintéressé ; même si je prends 5000 euros pour faire un travail il faut que je vive pour faire cet art-là. Bon Dieu il y a encore trois pages, il m’a gardé le meilleur pour la fin j’espère ! »
« Edité par le Service National de la Pastorale Liturgique et Sacramentelle, Conférence des évêques de France
La croix : …. La liturgie tout entière repose sur le Mystère de la Croix et de la Résurrection… Il ne s’agit pas d’un quelconque dolorisme ecclésial, mais d’un regard pascal, fasciné par le réalisme de l’amour qui ne cesse de nous sauver. Dom Robert Le Gall – Dictionnaire de Liturgie © Editions CLD, tous droits réservés
Marko
« Dolorisme ou pas dolorisme, les crucifixions sont essentielles au culte. »
« L’art sacré et le matériel du culte », Concile Vatican II
Marko
Ah voilà les grandes distinctions qui arrivent entre art religieux, art sacré art profane »
« Parmi les plus nobles activités de l’esprit humain, on compte à très bon droit les beaux-arts, mais surtout l’art religieux et ce qui en est le sommet, l’art sacré. …ils n’ont pas d’autre propos que de contribuer le plus possible, par leurs œuvres, à tourner les âmes humaines vers Dieu ».
Marko
« Ça ne me concerne pas, moi je fais de l’art, de l’art contemporain si on veut ; et si on veut le mettre dans une église, ce n’est pas mon problème ; on me demande une crucifixion, je fais une crucifixion mais à ma façon. C’est mon art pas de l’art religieux ni sacré.
Ah enfin, voilà le grand sujet, je sens que je vais me fâcher : « L’Église et l’art contemporain, un dialogue fécond », lisons :
« En 2009, alors qu’il célèbre le dixième anniversaire de la Lettre aux artistes de son prédécesseur, le pape Benoît XVI dit : « je désire exprimer et renouveler l’amitié de l’Eglise et du monde de l’art, une amitié consolidée dans le temps … Cette amitié doit être sans cesse affirmée et soutenue, pour être authentique et féconde, adaptée à son époque, et tenir compte des situations et des changements sociaux et culturels. ...»
Marko
« Pourquoi pas ? Mais les peintres dialoguent entre eux, à travers les siècles, ceux qui s’occupent des thèmes à la mode font de la politique, pas de l’art ; tout le monde n’est pas Hans Haacke »
« Lorsque l’on propose à des artistes contemporains de concevoir un projet artistique pour une chapelle consacrée, la plupart, sinon tous, réagissent avec précaution et humilité... La volonté de transgression, la provocation, la titillation, le grincement, l’ironie, le cynisme… tous ces modes que l’on peut retrouver naturellement dans des pratiques artistiques marquées d’une puissance critique par la modernité disparaissent dans un tel contexte…
Marko
« Tu parles, ils sont bien contents de prendre l’espace gratuitement pour se faire mousser, ils font attention s’ils ne veulent pas être privés de tous ces lieux où l’on mélange l’art contemporain à l’architecture historique, religieuse ou non.
Pas la moindre intention de faire scandale chez moi, ma peinture est un résultat, pas un moyen, elle est l’aboutissement d’une recherche sur la peinture, et quel que soit le sujet je peins pour l’art, pour parler d’art et non pour étonner le bourgeois spectateur qui de toute manière n’y connaît rien en peinture.
Je commence à fatiguer, presque deux pages encore ! Il m’avait dit trois pages Lucco, mais c’est trois plus trois, il est fou ! »
Éric Suchère membre de l’AICA (Association internationale des critiques d’art) écrit :
« … Il faut l’union des deux pour entrer dans la compréhension de l’œuvre d’art, l’union donc, des yeux et de l’esprit. Si l’on oublie l’une de ces composantes, l’on passe à côté de l’œuvre. Si l’on privilégie son goût sans prêter attention au concept, l’œuvre reste inaccessible… L’œil se doit donc d’écouter et c’est ce que nous apprennent aussi les œuvres contemporaines qui ont, donc, toute leur place dans ces édifices pour qui sait et veut bien les accueillir et, ce, quelque soient les attentes des différents publics ».
Marko
« Oui l’œil et l’esprit, après, si les œuvres contemporaines ont toute leur place dans les édifices religieux , aux catholiques de décider non ? »
« L’art contemporain dans ses multiples formes peut nous laisser dans un certain malaise ou une certaine déroute. Tout est possible.
De plus, un phénomène de déconstruction a traversé à différents niveaux le XXe siècle. …. Pourtant, aussi déconcertantes que puissent paraître cette déconstruction et cette multiplicité de formes, ne sommes-nous pas invités à y percevoir avant tout une recherche « parrhêsiaque » (un « dire-vrai ») qui serait, comme le soulignait Michel Foucault, « de l’ordre d’une mise à nu, du démasquage, du décapage, de l’excavation, de la réduction violente à l’élémentaire de l’existence » et qui ouvre à de nouvelles perspectives ? » …
Marko
« Eh bien Foucault je m’en fous pour ce qui est de mon travail, la forme reste la peinture. Qui montre une chair plus vraie que moi, en peinture, sans le moindre coup de crayon sans artifice ? Question décapage, sans jeu de mots, jusqu’à l’os elle va ma peinture, du vrai « dire-vrai ! » »
« Père Denis Hétier directeur de l’Institut Supérieur de Théologie des Arts à l’Institut catholique de Paris : …
Marko
« « Théologie des arts ?» Traitement du divin dans les arts ? ; allons-y, mais je commence à fatiguer »
« ...Jean-Paul II : « l’Église a besoin des arts, et ceci non pas en premier lieu pour commander des œuvres artistiques et prendre ainsi les arts à son service, mais pour… mieux savoir ce qu’il y a au plus profond de l’homme,
Marko
« Depuis 2000 ans elle devrait avoir compris ce qu’il y a au cœur de l’homme non, l’Eglise ?
« Mieux savoir ce qu’il y a au plus profond de l’homme, de cet homme à qui elle doit prêcher l’Évangile »
Marko
« Oui c’est ça, l’art contemporain décrypterait pour l’église l’homme contemporain, et les confessions des fidèles ça sert à quoi ? Je me fous de l’homme contemporain ce qui m’intéresse est de savoir pourquoi Cézanne a peint ses pommes comme il les a peintes »
« Même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal… l’art contemporain pourrait nous renvoyer fondamentalement à la question de notre rapport à l’humain ... et, si nous sommes chrétiens, à notre manière d’envisager les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption dans la mesure où en ceux-ci se joue une rencontre effective de Dieu avec l’homme tel qu’il est ».
Marko
« L’homme tel qu’il est » on peut le peindre et dire aussi à Dieu : c’est ta création débrouille toi avec, arrange cela !
Ah Tu es déjà venu sur terre pour essayer d’arranger les choses ? Alors c’est foutu !
Ah la science a progressé et permet à l’homme de nouvelles horreurs ? C’est Ton problème.
Moi je remets de l’art, de la connaissance et de la beauté au milieu du village. C’est ce que je me casse le cul à faire : peindre, mais pas l’humain, pas mon nombril, pas l’actualité, pas les massacres pas d’art sacré non plus.
Je suis un peintre libre, j’ai toujours besoin de médicaments et d’argent pour payer mon loyer, pour manger et surtout pour acheter mes châssis et mes tubes.
On me demande une crucifixion je la fais, mais je fais une peinture ma peinture, je ne fais pas une crucifixion, il est temps d’aller dormir. »
ACTE III SCENE 4
Lucco seul en scène. Dans son bureau.
« Bon il faut que je les convainque, ce n’est pas du gâteau : un évêque, et un jésuite, plus toute leur organisation derrière plus la directrice et son conseil d’administration ce n’est pas gagné. Soyons honnête : sans la peinture de Marko pas de projet, il a raison Jean, mais sans projet jamais je n’aurais pensé à la peinture de Marko. »
Il se met sur son ordinateur, écrit, réfléchit, on le suit pendant quelques minutes son visage dénote sa joie, ses hésitations, on voit qu’il supprime, rajoute, change des mots enfin il imprime une page et la lit et commente en même temps :
« Devant l’œuvre qui sera installée dans la chapelle, le chrétien touchera des yeux les souffrances endurées par Jésus.
« Toucher des yeux ? Ç’est pas mal ça. Je garde, ça devrait plaire à l’évêque. »
» L’effet volume provenant de l’épaisseur du châssis matérialisera le corps. L’œuvre sera ABSTRAITE évocatrice, réaliste, surprendra, bloquera le regard. Elle inspirera l’urgence de se taire. On oubliera ses petits et grands tracas.
« L’œuvre de Marko peut réveiller le Chrétien. Mais l’art dans tout ça ? Reprenons le texte de Marko. Laissons la parole définitive au maître. Voici ce qu’écrit Marko à propos de son art : »
« J’ai cherché à comprendre pourquoi et comment les peintres ont su ouvrir de nouveaux champs d’expression picturale, et surtout comment envisager la possibilité aujourd’hui de créer encore, dans le domaine spécifique de la peinture. A mon niveau de connaissance, il me semble impossible maintenant de faire bouger les lignes dans le domaine de la représentation, surtout au niveau de la forme. J’ai donc orienté mes recherches et expériences dans le domaine de l’abstraction. »
« Bon on comprend que, vu l’histoire de l’art qu’il a derrière lui il est difficile d’innover dans la figuration, en terme purement plastique, stylistique, naturellement. Poursuivons avec ses propres mots : »
« Pour éviter toute confusion sur le terme de « peinture abstraite », je voudrais différencier mes œuvres de ce que Marcel Duchamp qualifiait, parlant de l’abstraction, de peintures rétiniennes, purement décoratives. »
« Bon il faut toujours qu’il soit cité celui-là mais effectivement la peinture dite « décorative » ce n’est pas de l’art. Poursuivons : »
« J’entends traiter de sujets abstraits, de concepts universels qui touchent chacun de nous, sans chercher à interpréter, mais en mettant la personne qui regarde face à une réalité sensible. »
« Eh bien comme expérience « sensible », ils seront servis, quant au sujet universel, la croix, rien que ça ! »
« J’invite la personne à prendre conscience de l’objet artistique que je produis, à en faire une analyse directe, et surtout à se positionner face au sujet. »
« Le sujet c’est par exemple, « La mort d’Achille », le « Déjeuner sur l’Herbe », « se positionner face au sujet » ce n’est pas très clair, passons : »
« J’ai entamé mes recherches en abordant la chair. Je la traite au sens abstrait du terme. J’expose dans mes œuvres de façon claire et évidente, la chair. Si aujourd’hui tout le monde s’accorde à dire que la peinture dans sa spécificité est dans une impasse, il existe d’autres voies pour continuer à peindre, et explorer de nouveaux champs picturaux. J’ai pour ma part tenté de concilier l’abstraction et le sujet. Dans l’Histoire récente le sujet a été souvent banni pour aboutir à une peinture formelle. Le sujet a ensuite été repris, il ne l’a jamais été au seul moyen de la seule peinture (du medium). »
« Eh bien Marko il a essayé. »
« C’est le défi que je me suis imposé : mettre le sujet en évidence dans la peinture abstraite. »
« Marko peut traiter n’importe quel sujet (une mort d’Achille, une tentation de St Antoine, l’Ascension de la vierge, un Déjeuner sur l’Herbe, par exemple, ou une Flagellation encore) en abstraction complète en prenant pour base sa représentation de la chair. La crucifixion sera son chef d’œuvre, je la lui commanderai pour la Chapelle, et s’ils ne la veulent pas, tant pis pour eux, elle sera à moi. »
ACTE III SCENE 5
Monseigneur Thomas dans son bureau son téléphone portable sonne.
« Oui je suis libre, connaissez-vous au moins l’objet de son appel ? »
Une voix au téléphone
« Non mais elle dit que c’est important et urgent, ce sont ses termes exacts »
Monseigneur Thomas
« Bien, passez-la moi, merci » ; « Allo, oui bonjour Madame Doliprane ?.......... Comment allez-vous ?.......Très bien, ... Et que me vaut cet appel inhabituel ?
Madame Doliprane
« Monseigneur, nous avons un grave souci
Monseigneur Thomas
« Qui nous avons ?
Madame Doliprane
« Monsieur le préfet et moi-même »
Monseigneur Thomas
« Madame Doliprane, quel souci commun pouvez-vous donc avoir avec le préfet du département ? »
Madame Doliprane
« Un problème important qui nécessite votre intervention urgente »
Monseigneur Thomas
« Ah bon ? Je vous écoute ma fille »
Madame Doliprane
« Votre nouveau Christ, dans la chapelle, nous sommes débordés par les visiteurs qui viennent. Nous sommes inquiets de leur nombre ; le flux de visiteurs s’accroit tous les dimanches ; nous ne sommes pas un musée. »
Monseigneur Thomas
« Nous sommes une église vivante en l’occurrence, Madame la Directrice, mais où est le problème ? Nous avons inauguré ensemble cette nouvelle représentation de la crucifixion ; vous êtes chrétienne et vous sembliez ravie de cet évènement propre à susciter étonnement et piété, selon vos propres mots et maintenant nous nous plaindrions que nombre de personnes partagent notre point de vue, veuillent voir cette crucifixion ? La chapelle, n’est ouverte que le dimanche qui plus est ?
Madame Doliprane pour quelques dizaines de personnes ? »
Madame Doliprane
« Vous plaisantez Monseigneur, des centaines de personnes maintenant. »
Monseigneur Thomas
« Etes -vous sûre Madame Doliprane, des centaines ? »
Madame Doliprane
« Monseigneur, je les vois de ma fenêtre faire la queue toute la matinée chaque dimanche, pourquoi croyez-vous que nous ayons dû augmenter notre budget sécurité de 300%, vous en avez été informé. »
Monseigneur Thomas
« Je sais et pensais ces mesures coûteuses inutiles. Une telle affluence, et par ailleurs cette chapelle ne peut contenir un tel nombre de fidèles ! »
Madame Doliprane
« Monseigneur, des centaines, vous-dis-je, qui arpentent nos couloirs et font la queue pour pouvoir entrer dans la chapelle chacun leur tour depuis que vous avez installé ce Christ dégoulinant de sang »
Monseigneur Thomas
« Vous êtes injuste avec cette œuvre forte. Eh bien tant mieux si ce remarquable nouveau Christ en croix attire provisoirement beaucoup de fidèles, car cela passera comme toute nouveauté, ne vous inquiétez pas mais je ne vois toujours pas ce que Monsieur le Préfet vient faire dans cette manifestation de foi on ne peut plus pacifique »
Madame Doliprane
« Je vous le passe, vous allez comprendre »
Monsieur Virdebord
« Bonjour Monseigneur »
Monseigneur Thomas
« Bonjour Monsieur le préfet, allez-vous bien ? Je vous remercie pour les engagements que vous avez pris, confirmés par écrit Nous avons renoncé en conséquence à notre plainte en espérant sans trop y croire que vous tiendrez vos belles promesses écrites. Nous verrons, mais en quoi le nouveau Christ de la chapelle pourrait vous concerner ? »
Monsieur Virdebord
« Il me concerne Monseigneur, j’aimerais vous entretenir des conséquences de l’affaire de ce Christ spécial »
Monseigneur Thomas
« L’affaire ? L’affaire de ce Christ spécial ? Mais vous m’intriguez »
Madame Doliprane qui a repris le téléphone
« L’affaire du nombre de visiteurs dont nous parlions, conséquence de cette peinture ! »
Monseigneur Thomas
« Mais en quoi cela concerne-t-il notre préfet protecteur des cultes ? »
Madame Doliprane
« Je vous le passe il va vous vous en informer lui-même »
Monseigneur Thomas
« Allez-y Monsieur le préfet expliquez-moi les raisons de votre alarme je vous vois plus préoccupé du nombre de chrétiens qui vont dans les églises que des vandales qui vont les piller »
Monsieur Virdebord
« Monseigneur ! Je vous en prie, le contexte, le contexte est explosif, inflammable devrai-je dire, une crise menace fondée sur les croyances religieuses et vous ne vous en rendez pas compte ! Ce regain de visiteurs fait la une de la presse locale ; notre lycée passe maintenant pour un lieu de pèlerinage sauvage au lieu d’être un lieu d’étude, laïc, focalisé sur les seules études »
Madame Doliprane
« Je rajouterais que toutes ces visites qui font beaucoup parler questionnent certains élèves dont la majorité est agnostique, mais surtout les professeurs qui sont viscéralement attachés au principe de laïcité bien qu’ils reconnaissent le statut particulier du lycée, et bien que ceci ne concerne que les dimanches »
Monseigneur Thomas
« Oui, je comprends Madame Doliprane que le corps professoral soit un peu titillé sur ses valeurs « républicaines » selon l’expression habituelle, que quelques élèves soient surpris par des signes de dévotion qui ne courent pas sur Instagram, mais vous , Monsieur le préfet, pourriez-vous développer les causes de vos craintes ? »
Monsieur Virdebord
« Vous connaissez très bien la situation : les plus radicaux dans les communautés religieuses peuvent s’enflammer comme des allumettes »
Monseigneur Thomas
« Monsieur le préfet, Il y a toujours eu des fanatiques, et vous en régularisez à tour de bras sans le savoir en ce qui concerne les musulmans. J’ai d’excellentes relations avec toutes les communautés religieuses ici, y compris musulmane, toutes fort raisonnables et civiques alors ne venez pas vous plaindre du regain de notre piété religieuse. Vous devriez vous concentrer sur les fous d’Allah que vous laissez entrer, même l’Imam du Pontet m’a averti de la venue dans sa mosquée de drôles de croyants. Vous le savez pertinemment. »
Monsieur Virdebord
« Pas de politique s’il vous plait Monseigneur, c’est un autre sujet le contrôle des immigrants, qui ne regarde pas les communautés religieuses.
Il n’en demeure pas moins que nous devons éviter toute récupération politique de la situation ici dans le lycée. Les laïcs hostiles aux établissements d’enseignement à caractère religieux peuvent être aussi enflammés que les fanatiques religieux de tous bords. Nous devons éviter toute provocation. Ce christ est une provocation inutile.
Monseigneur Thomas
« Inutile ? Provoquant ? Un Christ dans une chapelle ? »
Monsieur Virdebord
« Ce n’est pas ce que je voulais dire vous le savez bien »
Monseigneur Thomas
« Monsieur le préfet, il vous appartient d’assurer la sécurité de tout le monde et la liberté de culte. La chapelle n’est accessible au public que le dimanche. Les professeurs ne sont donc pas concernés ; aucune participation aux cérémonies n’est conseillée aux élèves, cette chapelle a toujours été ouverte au public le dimanche. Madame la directrice vous le confirmera l’accès est maintenant étroitement canalisé sécurisé à l’entrée : fouille des sacs, portique de sécurité et personnels de sécurité, tout cela financé par mon évêché ; ne comptez pas sur moi pour enlever ou déplacer cette croix. Nous sommes bonne pâte, Monsieur le préfet, mais il ne faut pas venir nous chercher noise sur le terrain de nos choix en matière d’objets religieux.
Monsieur Virdebord
Monseigneur, ce sujet est déjà au niveau du ministre, je vous préviens ».
Monseigneur Thomas
« Ah comme c’est intéressant, Monsieur Virdebord, donnez mon bonjour à votre ministre de l’éducation nationale et à celui de l’intérieur aussi »
Monsieur Virdebord
« Monseigneur, trouvez une solution pour faire redescendre la pression; je vous laisse poursuivre avec Mme Doliprane, aurevoir Monseigneur ».
Madame Doliprane
« Aurevoir monsieur le préfet »
Monseigneur Thomas
« Aurevoir monsieur le préfet, Madame Doliprane, parlons un peu »
Madame Doliprane
« Je suis pressée Monseigneur, réfléchissons chacun de notre côté à la meilleure solution et rappelons-nous …dans trois jours, lundi matin ?
Monseigneur Thomas
« Entendu ma fille rappelez-moi à votre convenance lundi et allez en paix, je sais quelle doit être votre …… » Madame Doliprane raccroche brutalement
Monseigneur Thomas
« Dieu nous éclairera, mais en attendant, quel regain de fréquentation dans cette chapelle et dans toutes les églises de mon diocèse depuis l’installation de cette peinture ; elle fait réfléchir, elle fait parler, elle fait prier, et fait incroyable, improbable, elle nous a permis de nouer des liens nouveaux, pacifiques et intéressants avec la communauté musulmane il avait raison le petit Lucco, mais je ne sais pas où tout cela va nous conduire ; les voies du Seigneur sont impénétrables »
Rideau
On voit un crucifix.
Crucifix, Eglise Notre Dame de Lourdes, Avignon
Le Christ, mort car percé au flanc garde les yeux ouverts, il vit.
ACTE IV SCENE 1 Dans le bureau de la directrice
Madame Doliprane
« Bonjour Monsieur Lucco, merci d’être venu à mon appel pour réparer les pots cassés »
Lucco
« Madame la directrice, je sais que vous avez des soucis et j’aimerais vous aider à en sortir, je me sens un peu responsable, en effet. »
Madame Doliprane
“Monsieur Lucco, vous ne croyez pas si bien dire, c’est vous qui nous avez entrainés dans ces problématiques je suis preneuse d’idées pour en sortir »
Lucco
“Madame Doliprane, j’ai quelques idées, mais il me semble que tout cela se tassera, comme le reste, un dimanche après l’autre, vous verrez. »
Madame Doliprane
“ C’est le contraire qui arrive ! J’en ai assez de ces histoires de religion qui polluent l’enseignement, c’est déjà assez difficile comme ça ! J’attends de vous autre chose de plus créatif que ces bonnes paroles, vous voyez très bien à quoi je fais allusion. »
Lucco
“ Madame Doliprane, d’abord c’était un peu notre objectif, ramener les fidèles dans les églises par la vision des souffrances du Christ grâce à une œuvre éloquente. C’est fait, et bien géré. »
Madame Doliprane
« Oui, mais maintenant vous évoquez dans votre mail des invitations croisées entre les jeunes de la communauté musulmane et les jeunes catholiques du lycée, qui m’inquiètent énormément ; il faut mettre Monseigneur au courant, savoir s’il n’y voit pas d’inconvénient. Je veux un courrier de sa part avant d’autoriser de telles rencontres ici.
Mais où va-t-on s’arrêter ? Enfin le dimanche, ça ne me regarde pas. Hors de question pour moi de m’en mêler si en plus l’évêque donne sa bénédiction…et au fait, le préfet il faut qu’il donne sa bénédiction aussi, ça le regarde normalement ! Il va tomber de sa chaise.
Ecoutez j’en ai marre, faites ce que vous voulez, le dimanche, visites croisées, prières en commun, couscous en commun, veau marengo en commun, pêche à la ligne en commun mais pas de vagues, pas de vagues, de la discrétion, pas un bruit, pas de pub !
Laissez-moi terminer s’il vous plaît.
Vous voulez m’aider eh bien je vous fixe un nouvel objectif moi : discrétion, silence, invisibilité, que les profs ne voient rien, n’entendent rien, ne m’emmerdent plus avec leurs atteintes à la laïcité : ramenez-moi la paix dans mon lycée, qu’on en finisse avec toutes ces récupérations de frustrés politiques, merde à la fin, on était tranquilles avant votre idée fumeuse. »
Lucco
“ Entendu, Madame Doliprane, je vais faire passer le message, promis, ne vous inquiétez plus, ces jeunes sont remarquablement intelligents. Bien entendu cela se saura mais nous aurons la tactique suivante que je résumerais ainsi : « Où est le problème ? ». Madame Doliprane nous allons banaliser complètement ces rencontres et personne n’en parlera, pas de vagues que des vaguelettes »
Madame Doliprane
“ Vous vous moquez de moi ? Si je ne suis pas virée avant la fin de l’année j’irai y mettre un cierge dans la chapelle. Ciao !
Lucco
« Entendu, aurevoir, à bientôt »
ACTE IV SCENE 2
Lucco dans le bureau de l’Imam Benfica
“ Bonjour Monsieur Benfica, je suis ravi de vous connaître »
Monsieur Benfica
« Pour vous servir cher ami, j’avoue que les visites de la sorte m’intéressent, j’ai lu vos aventures dans les journaux locaux et vous faites une sacré (c’est le cas de le dire) publicité à votre communauté, bravo ! Puis-je vous offrir un thé ? »
Lucco
« Merci, avec plaisir, j’en besoin d’un remontant même un thé fera l’affaire »
Monsieur Benfica
« Je vous vois soucieux en effet cher Monsieur «
Lucco
« Je vous en prie appelez-moi Lucco et vous quel est votre prénom Monsieur Benfica ? »
Monsieur Benfica
« Ali Ben Ali, Ali pour les intimes donc Ali pour vous ! »
Lucco
« Ah nous commençons bien cette conversation, j’en suis ravi il est bon votre thé ! »
Monsieur Benfica
« Merci, je suis heureux de vous rencontrer, votre mail n’était pas très explicite : réunions, visites, rencontres, nous ne sommes pas une agence matrimoniale, nous les religieux ! »
Lucco
« Je ne suis pas un religieux, je vais vous expliquer le but de ma démarche je tenais dans mon mail à rester général tout en vous assurant de l’accord de la directrice du lycée. »
Monsieur Benfica
« Je ne comprends pas, qui est-ce le patron de cette fameuse chapelle c’est l’évêque ou la directrice ? »
Lucco
« Je sais que vous plaisantez !
Ces jeunes musulmans qui m’ont écrit pour me dire qu’ils voulaient rencontrer des jeunes chrétiens fervents élèves du lycée, vous les connaissez ?
Monsieur Benfica
« Oui naturellement, mais c’est leur idée, ils veulent mieux connaître les chrétiens et votre histoire de croix qui fait revenir les chrétiens à la messe les a intrigués. Alors je leur ai dit écrivez à ce Monsieur Lucco qui est selon les journaux à l’origine de ce projet
Vous savez nous aimons le spectaculaire, les mises en scène, les émotions fortes, les héros, nous les berbères du désert (et il rit) ; vous êtes un peu un héros pour nous. Alors, nous y voilà ! »
Lucco
« Oui, mais pas de vagues s’il vous plait nous devons être discrets et furtifs comme le chacal du désert »
Monsieur Benfica
« Vous avez de l’humour Monsieur Lucco, mais je suis d’accord on ne va pas faire un fromage de rencontres de jeunes qui parlent à d’autres jeunes, non ? »
Lucco
« Jeunes, garçons et filles on est d’accord ? »
Monsieur Benfica
« Monsieur Lucco, filles et garçons, tous égaux et musulmans et chrétiens tous égaux »
Lucco
« Vous encouragez donc vos fidèles pour que nous lancions des visites réciproques de nos lieux de culte, ces rencontres ? »
Monsieur Benfica
« Mais oui, on va les faire ces visites puisque Monseigneur Thomas m’a informé lui aussi qu’il était d’accord, mais j’aimerais déjeuner avec lui pour bien officialiser la chose au niveau « public » disons ; en plus, franchement il a du cœur cet homme, et il sait parler aux préfets ça me plaît. On va s’entendre, moi aussi je veux banaliser nos relations comme celles de nos brebis ; transmettez-lui mon invitation je voudrais aller vite comme vous. »
Lucco
« Vous allez bien vous entendre ! »
Silence
« Mais quand commençons-nous ces visites ? »
Monsieur Benfica
« Demain c’est dimanche non ? Eh bien je vous envoie une petite délégation vers midi trente, que ces jeunes déjeunent ensemble et vous ferez de même mercredi après-midi vous viendrez nous voir au Pontet j’offrirai un thé à tous dans ma maison près de la mosquée ; ça vous va ?»
Lucco
« C’est signé (en lui tendant la main ; ils se serrent la main) Vous me faites visiter en avant-première puisque que je suis là ? »
Monsieur Benfica
« Avec plaisir, venez et je vais vous présenter à quelques fidèles parmi les plus fidèles, de vrais amis il faut qu’ils vous connaissent »
Et ils sortent du bureau de Monsieur Benfica.
Rideau
ACTE IV SCENE 3
Monsieur Benfica (qui est introduit dans le bureau de l’évêque lequel marche en tournant en rond)
« Bonjour Monseigneur, ravi de vous rencontrer »
Monseigneur Thomas
« Monsieur Benfica, merci, merci beaucoup d’être venu jusqu’à moi aussi vite, je vous en suis très reconnaissant, asseyons-nous je vous en prie ; puis-je vous proposer un thé ? «
Monsieur Benfica
« Volontiers Monseigneur, et de mon côté puis-je vous proposer de goûter à ces quelques dattes, qui proviennent du verger de ma famille en Algérie ? »
Monseigneur Thomas
« Ah oui bien entendu ! De votre famille ? Vous avez beaucoup de famille encore là-bas ? »
Monsieur Benfica
« Enormément, des frères des sœurs leurs enfants et bien entendu mes parents qui s’occupent de mes grands-parents aussi »
Monseigneur Thomas
« Eh bien je vous félicite et souhaite pour tous une très bonne santé, et que du bon comme on dit au Canada d’où je reviens ! »
Monsieur Benfica
« Merci Monseigneur, je n’ose vous poser des questions personnelles mais soyez assuré de ma grande amitié et de mon grand respect »
Monseigneur Thomas
« Merci Monsieur Benfica, soyez assuré de mon amitié également et parlons-nous comme des amis, franchement. »
Monsieur Benfica
« Naturellement Monseigneur. »
Monseigneur Thomas
« Vous n’êtes pas obligé de me donner du « Monseigneur » Monsieur Benfica, appelez-moi Monsieur l’évêque si vous le voulez j’en serais ravi, et d’ailleurs, d’où vient votre nom qui n’est pas si courant ?»
Monsieur Benfica
« Quand je suis arrivé en France, après quelques années j’ai pris la nationalité française et j’ai voulu franciser mon nom et comme mon père était un fan du Benfica je lui ai demandé s’il était d’accord, il m’a dit que c’était une très bonne idée qui détendrait toujours l’atmosphère, et voilà ! Si vous le permettez je vous appellerai Monsieur l’évêque comme vous m’y invitez, mais avez-vous une préoccupation nouvelle ? »
Monseigneur Thomas
« Vous le devinez certainement déjà ! »
Monsieur Benfica
« Oui en effet, mais je suis impatient d’entendre la formulation par laquelle vous m’en ferez part »
Monseigneur Thomas
« Oh mon ami, extrêmement simple : où allons-nous après ces premières étapes ? »
Monsieur Benfica
« Je ne sais pas où nous allons, Monseigneur, mais je sais que nous y allons en paix »
Monseigneur Thomas
« Nous avons déjà fait du chemin mais nous ne connaissons pas la destination ! »
Monsieur Benfica
« C’est la deuxième moitié qui nous pose un problème donc ? »
Monseigneur Thomas
« Je ne vous cacherai pas que je suis perplexe, pouvez-vous, m’éclairer ? »
Monsieur Benfica
« Volontiers Monseigneur, ce chemin, ces échanges que nous avons commencés la semaine dernière n’ont qu’un seul but pour nous.
Vous souvenez -vous de ces échanges dans les années soixante entre les villes allemandes et françaises ? Il s’agissait de voyages sportifs ou touristiques mais le plus souvent sportifs entre jeunes ? Il s’agissait de faire rencontrer des fils et filles d’ex belligérants ; l’Allemagne pour les Français la France pour les jeunes Allemands ; ils jouaient au foot, parfois se retrouvaient la veille pour boire des bières et draguer les petites allemandes ou les petites françaises selon le lieu de la rencontre et c’était organisé par des bénévoles soucieux de normaliser les relations bien imprégnées encore de rancœurs et de colère transmises par les parents. La jeunesse pense au présent et à l’avenir ; il ne s’agissait pas de gommer le passé mais de lui superposer des couches de relations positives.
Eh bien, Monseigneur, nous tentons à la demande de certains de nos jeunes et après mes discussions avec le Père Delacroix, sous vos auspices par ailleurs, de faire pareil entre nos jeunes musulmans et nos jeunes catholiques ; ni plus ni moins nous espérons banaliser la relation entre communautés, dédramatiser en un mot »
Monseigneur Thomas
« Vous me mettez la larme à l’œil en parlant de « nos » jeunes catholiques, et fidèles comme vous dites, embrassons-nous je vous en prie. »
Ils se lèvent et se donnent une belle et franche accolade et se rassoient
Monseigneur Thomas
« Je prends acte, et vous avez toute mon affection et mon support. Ces visites croisées entre églises et mosquées, ces conférences de découverte, ces voyages en commun entre nos communautés doivent devenir de la routine, d’accord, cependant il me reste une interrogation inquiétante. »
Monsieur Benfica
« Je vous écoute Monseigneur »
Monseigneur Thomas
« Il s’agit du risque de l’intervention du politique : vous avez vos frères musulmans, nous avons Reconquête »
Monsieur Benfica
« Monsieur Lucco est chez Reconquête, c’est lui-même qui me l’a confié, voulant anticiper le risque que vous mentionnez à raison ; nous avons effectivement quelques personnes engagées, disons plutôt très en sympathie avec les frères. Nous avons abordé ce sujet frontalement et je regrette que ce débat ne soit pas parvenu à vos oreilles »
Monseigneur Thomas
« J’avoue que trop de sujets m’assaillent et que je n’ai pas vraiment pris la mesure de ces rencontres croisées que j’approuve mais qui dépassent un peu nos espérances ; je ne savais pas que Monsieur Lucco serait encore à leur initiative, et qu’il militait chez Reconquête, il m’a tellement usé avec son projet, je le regrette et vous prie de me pardonner.
Je vous informe par ailleurs que face aux remous suscités par cette affaire, à la trop grande affluence et pour calmer le jeu, nous avons décidé d’ôter ce crucifix de notre chapelle après Pâques, comme il se doit.
Monsieur Benfica
« Monsieur l’évêque ceci est de seul ressort. Je n’ai pas d’opinion à ce sujet. Mais concernant les problématiques politiques ? Notre décision interne est de les ignore. A la mosquée, piorité à la prière à la charité à la paix. Nous chassons ceux qui viennent recruter des militants parmi nos fidèles.
Monseigneur Thomas
« J’apprécie votre approche, mais l’exploitation politique malgré nous ? Comment pourrions-nous l’anticiper, l’éviter, l’éliminer ? »
Monsieur Benfica
« Ces jeunes nous montrent la voie du courage, de la tolérance, du respect mutuel des croyances … les jeunes construisent leur avenir etc. Voilà quel est mon message de déminage contre le risque de pollution politique »
Monseigneur Thomas
« Pollution politique ? Ce terme est nouveau ; je l’achète !! C’est entendu, banalisons, banalisons le terrain religieux, le terrain politique sans le terreau religieux où il peut prospérer ne se développera pas mais mon Dieu, nous aurons toujours des fanatiques ! ».
Monsieur Benfica
« Les vôtres ne sont rien à côté des miens, Monsieur l’évêque, Oublions les un instant : Je propose que nous allions manger ensemble dans un restaurant bien en vue un bon couscous pour lancer le balisage de notre objectif de banalisation (!), j’ai faim Monseigneur, je vous invite, 10 minutes de marche rapide »
Monseigneur Thomas
« Non mon ami je propose au contraire que nous marchions très lentement, très lentement, malgré votre faim ardente !
Moi tout en noir et vous tout en blanc, c’est un spectacle de rue gratuit et original que nous allons donner dans notre ville de théâtre. Merci Monsieur Benfica, merci beaucoup de votre amitié, de votre venue, de votre approche si concrète de la situation, ah je sens le couscous d’ici ! Un dernier mot Monsieur Benfica s’il vous plaît, rassurez-moi, vous n’êtes pas menacé au moins, si tel est le cas arrêtons ces visites croisées immédiatement »
Monsieur Benfica
« Monseigneur je m’occupe de mes brebis je suis un berger comme vous, il m’appartient d’éloigner mes loups je vous demande d’en faire autant.
Allons sous ce beau soleil faire plus ample connaissance, parler football, et de nos enfances réciproques pour mieux nous connaître.
J’espère que vous avez un bon coup de fourchette car là où je vous emmène les rations sont solides, et aucune conserve naturellement, nous sommes en Avignon, en Provence, le verger de la France. »
Ils éclatent de rire tous les deux et sortent.
ACTE IV SCENE 4
Jean
« Bonjour Mon Père »
Père Delacroix
« Bonjour mon fils, je suis heureux de vous voir, enfin »
Jean
« Oui ? Vous voulez me parler de quelque chose ? De la chapelle peut-être ? »
Père Delacroix
« En effet mon fils, ce n’est pas difficile à deviner, êtes-vous rassuré maintenant vous qui étiez si réticent, votre avis m’importe beaucoup. »
Jean
« Oui et non, cette dévotion soudaine de surface je crois, liée à une peinture certes remarquable en soi mais qui surtout a un impact que je qualifierais de « sauvage » ne me parait pas fondée sur le bon sujet à savoir la mort du Christ en croix, pour la rémission de nos péchés, mais, le prêtre c’est vous ! »
Père Delacroix
« Les voies du Seigneur sont impénétrables, vous le savez mon fils »
Jean en aparté
« Effectivement, le jésuite c’est lui ! »
Père Delacroix
« Tout ce qui concourt à faire connaître le sacrifice de Jésus (quand il ne s’agit pas d’une mascarade du diable) ne peut que satisfaire l’église, mais je voulais m’entretenir avec vous d’un autre sujet. »
Jean
« Je vous écoute mon Père »
Père Delacroix
« Votre ami Lucco, vous connaissez un peu ses opinions politiques ? Il me semble qu’il nous engage au-delà du seul aspect dévotion. Ses relations avec les musulmans sont-elles d’un bon aloi, nous nous posons la question ?
Jean
« Je suis au courant, mais que voulez-vous dire ?
Père Delacroix
« Eh bien, ces des visites croisées, les catholiques dans les mosquées et inversement les musulmans dans la chapelle, tout cela avec l’accord de la directrice et de Monseigneur, je crains que ça dérape. »
Jean
« Pourquoi ? »
Père Delacroix
« Parce que le Préfet a informé Monseigneur Thomas que Monsieur Lucco était militant Reconquête et que ça ne passe pas comme une lettre à la poste. Si vous pouviez investiguer.
Nous ne voulons pas d’amalgame avec Reconquête ni de pollution de nos pratiques religieuses par la politique et la réciproque est aussi vraie nous ne voulons pas nous mêler de politique.
Nous devons nous assurer de ses intentions ; il est un peu un adepte de la « sponta » votre ami.
Jean
« « La sponta ? » qu’est-ce c’est ça ? »
Père Delacroix
« Vous devriez connaître mon fils vu que vous êtes un adepte de ce jeu, c’est le billard à trois bandes : on envoie la boule ici mais c’est pour aller là-bas ! Vous me comprenez maintenant ? »
Jean
« J’avais bien compris qu’à travers son invention, son idée disons, d’une crucifixion nouvelle un peu provocatrice il voulait faire plus que faire revenir les fidèles : faire connaître surtout les travaux de son artiste, mais qu’il joue le guide pour des groupes de musulmans ou promène les catholiques dans les mosquées ça n’a rien à voir avec Reconquête jusqu’à présent. Que voulez-vous que je fasse en clair ? »
Père Delacroix
« Vous devez éclaircir ses intentions. Ces visites réciproques ont été formellement avalisées par l’évêque et l’Imam de la nouvelle mosquée du Pontet, mais parlez-en franchement avec lui : est-ce qu’il roule uniquement pour la religion, pour son artiste, ou pour l’impact politique ou pour les deux ? !
Er revenez m’en parler, c’est urgent je vous laisse, je file à Vedène pour une bénédiction de baptême c’est mon plus grand plaisir. Cette cérémonie c’est un peu comme si nous tous étions à nouveau baptisés.
Ah voici mon nouveau vélo qui m’a été donné grâce à vous par l’association que vous m’avez recommandée, merci encore, j’en suis très content et ces gens sont charmants, aurevoir »
Jean
« Aurevoir mon Père, merci pour la mission et votre confiance je vais essayer »
ACTE V SCENE 1
Marko
« Finalement, tu avais tout prévu depuis le début tu t’es servi de moi ! »
Lucco
« Que veux-tu dire ? »
Marko
« Que l’art, mon art c’était une excuse, ce que tu voulais c’était réveiller les chrétiens et foutre le bordel, tu as fait de l’art politique ou plutôt de la politique avec mon art, avec mon travail, personne ne parle de ma peinture et tout le monde parle de toi, de ton curé, de ton Imam, et d’Avignon, de ma peinture d’accord, mais qui parle « art », personne ? »
Lucco
« Ton nom est partout dès que l’on parle de cette peinture »
Marko
« Oui mais le problème est qu’on n’en parle jamais comme d’une peinture digne de l’histoire de l’art, je me suis fait baiser, encore une fois à me casser le cul pour rien, personne tu m’entends, personne ne parle de mon tableau en termes de démarche artistique ne serait-ce qu’intéressante par rapport à la peinture, à la synthèse entre sujet et abstraction.
Oui on parle d’un tableau spectaculaire, mais surtout du renouveau de la foi et maintenant de l’amitié entre musulmans et chrétiens ; les musulmans sont les pires ennemis de ma patrie tu le sais ; putain tu m’as bien eu, tout ça pour 5000 euros, pour 30 talents oui, j’ai trahi mon travail autant dire le travail de ma vie ; je n’aurais jamais cru ça de toi ; que veux-tu encore ? Que je te dise merci ? Pour ton fric de traitre ? «
Lucco
« Je suis désolé Marko, attends ça va bien venir quelqu’un qui voudra en connaître plus sur l’auteur du tableau ; j’ai déjà contacté les personnes qui ont écrit des études sur la crucifixion dans l’art »
Marko
« Je m’en fous de la crucifixion dans l’art, c’est la peinture qui m’intéresse et des gens qui s’intéressent en priorité à la peinture, c’est ceux-là que tu devais faire venir ici et depuis des années ! Je ne suis pas un peintre de religion je suis un peintre. »
Lucco
« Je sais et je ne compte pas le nombre de mes humiliations à présenter ton travail aux plus grands critiques ou aux galeries ; tu crées et moi je subis les refus polis, comme si c’était moi l’artiste, je m’humilie pour toi »
Marko
« Je ne t’ai rien demandé.
Pas une critique, pas une exposition, pas une commande.
Cette aventure nouvelle va encore à l’échec. Je l’ai faite ta crucifixion, et maintenant ? »
Lucco
« Ok je ne sais pas quoi te dire »
Il s’apprête à sortir
Marko
« Excuse-moi de ma franchise mon ami. »
Lucco
« Je m’en vais. »
Et il sort.
ACTE V SCENE 2
Marko seul
“ Je suis un salaud, il a tant fait pour moi, collectionneur et ami et marchand, mais… sans moyens.
Il vaut mieux ne rien faire quand on n’a pas de moyens, comme cela on ne donne pas d’espoir, on laisse les gens au fond de leur trou, on ne leur tient pas la tête hors de l’eau.
L’espoir qu’on garde, nous les artistes qui avons eu quelques petits succès, nous tue plus sûrement qu’un bon échec, qui te dégoute une bonne fois pour toutes, c’est pire.
Je suis injuste mais je dis le vrai. Nos deux échecs sont liés, nos vies sont liées.
Ce jour où j’ai décidé d’arrêter la peinture de séduction pour passer à la peinture, la vraie peinture…
Ce jour où il a vu ce tableau et l’a aimé, à quarante mètres de distance, c’est ça le grand art à quarante mètres de distance tu le vois…
Depuis, il ne s’est jamais découragé, il en a cherché des galeries pour moi, à ma place il en a pris des rebuffades polies ou grossières ; il l’a sorti son carnet de chèques plus d’une fois.
Et il arrivait souvent au dernier moment par intuition pour me sortir de la merde dans laquelle lui aussi il s’enfonçait avec sa petite galerie ; je lui avais dit : n’achète pas une galerie c’est trop difficile, tu ne connais pas le métier, achète-toi plutôt les tableaux que je te conseillerais, même pas les miens, il serait très riche s’il m’avait écouté. Baselitz je me souviens d’un buste et Ryman, je lui avais conseillé une œuvre sur papier, et Beuys, et Richter aussi qui commençait à valoir cher mais pas trop encore ; je le savais qu’ils allaient exploser ces artistes, bien plus que les Italiens, ou les Français de la figuration libre etc. et pourtant, il ne m’a pas écouté.
Nous avons perdu tous les deux. Lui son argent moi mon temps.
Il paraît que ma crucifixion fait revenir les gens dans l’église ! Quel parcours, j’ai commencé en retouchant les icônes orthodoxes de la Voïvodine à l’âge de seize ans et à soixante-dix ans je peins une crucifixion catholique, pour un lycée de la ville des papes.
Ils aiment mon christ ils ne comprennent rien à la peinture, ils ne comprennent pas que c’est ma peinture qui est importante et non la crucifixion, pourtant ils en ont vu des millions de crucifixions, et ils devraient se dire putain mais celle-là elle n’est pas banale, mais non, ils voient, mais ils ne voient rien à mon boulot.
Contrairement à ce que certains pourraient penser, je ne suis pas aigri. Mes peintures voyageront dans l’espace dit toujours Lucco.
Je ne suis pas aigri, je donne ce message, gratuit : la peinture, ce n’est pas le sujet ; le sujet c’est la peinture. Réfléchissez un peu.
Allez basta je vais finir ce portrait pour ramasser cinq mille euros encore c’est mon tarif syndical, ensuite je m’achèterai quelques tubes pour faire encore la peinture que je veux. Je vais appeler Lucco ce soir pour m’excuser.
Rideau
ACTE V SCENE 3
Lucco seul en scène
“ J’ai voulu jouer au plus malin, faire connaître le travail de Marko en me servant de la religion, eh bien non ils n’ont vu que le Christ, que le supplice. La peinture : zéro.
J’ai cependant contribué à une concertation entre musulmans et chrétiens, il faut le faire, en pleine période de pollution politique comme dirait l’évêque.
Pauvre Marko qui a encore tout donné pour rien, enfin pour cinq mille euros quand même.
Mais son art ? Chacun voit selon son niveau de volonté, de creuser, ou de rester en surface.
On a parlé de son art, un peu, mais sur le registre du spectaculaire, de l’émotion, et non sur celui de sa pratique de peintre. Ils n’ont même pas vu que sa peinture était abstraite.
« Jamais la chair à vif n’a été aussi bien représentée », tu parles, et pas un mot des critiques d’art ; c’est populaire, donc pour eux, c’est nul, mauvais.
Je voulais montrer une peinture nouvelle. Innover, en art, qui cela intéresse, qui peut s’en apercevoir ? Ils n’ont vu que le sujet, la chair la souffrance, ça c’est réussi, mais la peinture ?
L’artiste ne travaille pas un motif il prend prétexte d’un motif pour traiter son sujet toujours le même, la peinture, ou la musique, ou les mots.
L’artiste cherche à faire une œuvre d’art comme elle ne l’a jamais été faite encore et pour qu’on le lui reconnaisse ce mérite. Cézanne ne peignait pas des pommes : il peignait !
Et maintenant un buzz politique s’est emparé de l’affaire. Et ils me demandent de reprendre le tableau ! Ah voici Madame Doliprane ! »
Madame Doliprane entre en scène
“ Bonjour Monsieur, mais dans quels tracas, au pluriel je précise, vous nous avez mis ! Qu’est-ce que je regrette d’avoir accepté votre proposition, il ne faut pas choquer ou innover c’est simple, à n’importe quel point de vue, l’innovation c’est le diable dans une maison bien rangée. Adieu Monsieur je pars en vacances j’en ai assez, on verra qui aura le mot de la fin »
Lucco
« Mais que se passe-t-il ? »
Entrée de Monseigneur Thomas
Madame Doliprane
« Demandez à Monseigneur l’évêque que voici, Bonjour Monseigneur, je ne sais plus à quel saint me vouer. Le préfet, l’église, l’Imam, les visiteurs, les professeurs, la presse maintenant qui demande à me voir je ne sais plus où donner de la tête ; cela ne peut durer ainsi longtemps, il va y avoir un drame ! »
Monseigneur Thomas
“ Beaucoup de tension à gérer pour vous ma fille je vous comprends prenez de bonnes vacances, ne vous inquiétez pas Dieu veille sur vous et le lycée même en votre absence ! »
Madame Doliprane
“ Je vous crois Monseigneur, aurevoir »
Monseigneur Thomas
« Elle part. J’ai un mauvais pressentiment, moi aussi. Beaucoup trop de vagues à la fois.
Mais il faut que je me dépêche j’ai rendez-vous au Pontet avec mon ami Ali.
Ah Monsieur Lucco c’est vous que je venais voir.
Je suis désolé je comprends que vous soyez déçu par notre décision, mais comme le disait Madame Doliprane cette affaire prend des proportions que nous n’arrivons plus à gérer donc nous n’allons conserver que les aspects positifs, les moins spectaculaires : la rencontre des communautés. Soyez assuré de notre reconnaissance pour cela ; le tableau vous attend auprès de mon secrétariat ; merci encore ce fût une belle aventure, aurevoir mon ami je ne veux pas être en retard ».
ACTE V SCENE 4
Une radio est posée sur un meuble :
« Aujourd’hui à 18 heures dans son bureau l’Imam de la mosquée du Pontet a été assassiné par des fanatiques venus d’Arabie Saoudite comme touristes et qui ayant appris les relations très amicales instaurées entre l’évêque d’Avignon et l’Imam Monsieur Ali Ben Ali Benfica ont interrompu leur voyage touristique, se sont armés de couteaux et ont fait irruption dans son bureau sous prétexte d’une visite de courtoisie ; l’imam frappé à plusieurs reprises a succombé à ses blessures. Il a survécu quelques minutes attendant selon les témoins l’évêque d’Avignon qui était justement en route pour venir le voir car ils entendaient préparer ensemble la fête de la fin du Ramadan auquel était convié l’évêque.
Dès son arrivée toujours selon les témoins il lui a dit : « Inch Allah mon frère, faites ce que vous pouvez pour conserver l’amitié entre nos deux communautés, je suis fier de ce que nous avons fait », et il est mort.
Les deux assassins avaient été eux aussitôt maîtrisés par des fidèles musulmans qui entendant les cris de M. Benfica se sont précipités et les ont jetés au sol ; Ils les ont ensuite remis à la police municipale qui est intervenue à peine dix minutes après le drame car deux de ses agents étaient sur le marché en plein air voisin à moins de 100 mètres et ils ont été prévenus par l’un des fidèles. Enfin les ambulanciers du Samu arrivés eux aussi dans les dix minutes n’ont pu rien faire.
La communauté musulmane est sous le choc. La mosquée voisine qui peut contenir cinq mille personnes est pleine à craquer. Le premier ministre a fait part de sa vive émotion, l’évêque a ordonné que toutes les églises du département dimanche prochain proposent aux fidèles de prier pour le salut de l’âme de Monsieur Benfica ; le Préfet a été convoqué chez le premier ministre en vue de préparer un hommage digne de la réputation de très grande humanité de l’Imam selon les dires du ministre ; l’ambassadeur d’Arabie Saoudite s’est déclaré stupéfait atterré et anéanti par ce drame ; il a présenté ses excuses à toute la communauté musulmane de France. Il a annoncé que son pays prendrait en charge totale la venue à La Mecque de mille fidèles de la commune du Pontet.
Nous rappelons que cette commune a vu se développer récemment une très grande concertation entre les communautés musulmanes et catholiques locales ; aucune tension religieuse dans cette ville. C’est d’ailleurs de cette ville que le slogan bien connu maintenant PPP (pas de pollution politique) a démarré pour s’étendre à bien des cités et des villes de notre pays ; notre prochain bulletin dans une heure ou avant si nous apprenons une information capitale »
ACTE V SCENE 5 et dernière
Lucco dans l’atelier de Marko, il lui tend un tableau emballé.
« Tiens le tableau. Ils me l’ont rendu alors je te l’ai ramené »
Marko
« Tu ne le veux pas ? Je sais bien que ce n’est pas toi qui l’as payé mais si tu le veux je te le donne. Réfléchis, en attendant, laisse-le là dans ce coin. Tant de monde pour voir ce tableau, et pas une visite d’atelier, pas un seul de ces fidèles pour venir voir mon travail, ici, même sans me passer une commande, ils n’ont vu que le Christ et pas la peinture comme d’habitude, il n’y a que le sujet qui les intéresse, leur cul quoi ! »
Lucco
« Je suis désolé Marko »
Marko
« Tu n’as pas à être désolé, tu t’es battu dans cette histoire, tu y as cru et comme d’habitude tu t’es planté, il n’y a que toi qui aime mon travail. »
Lucco
« J’ai essayé, je me suis un peu servi de la religion pour essayer de faire connaître ton travail et j’ai tout raté. Enfin, là-bas ils ont vécu un truc extraordinaire auquel ils ne s’attendaient pas. Mais trop de vagues comme ils disent maintenant. Retour à l’art d’aéroport. Ceux qui ont vu ta crucifixion ça va leur manquer. Tant pis pour eux. Ils viendront peut-être te voir un jour quand ils comprendront quand ils auront besoin d’une claque, moi je ne sais plus quoi faire Marko »
Marko
« Laisse tomber Lucco occupe-toi de ta famille, et profite de ta retraite »
Lucco
« Je ne dois pas être doué. Pas assez d’argent ou de relations, d’entregent comme on dit. Argent, entregent, Tu n’as pas eu de pot de tomber sur moi, Marko.
Marko
« On a survécu, Lucco, j’ai fait mes tableaux, on ne va pas se plaindre ni perdre notre temps à parler d’art et du marché c’est foutu mon ami »
Lucco
« Tes tableaux seront encore exposés dans des maisons dans cinq cents ans »
Marko
« Il n’y a que toi qui aime mon travail Lucco, mais tu m’excuseras j’ai du travail, un portrait à terminer, je t’appellerai pour te le montrer quand il sera terminé, un portrait de femme ».
Lucco
« Une commande ? Quelle femme ? »
Marko
« La vierge celle par qui tout a commencé mon ami »
Lucco
« Ce n’est pas une commande alors »
Marko
« Non ce n’est pas une commande et ce n’est pas une peinture religieuse non plus, tu commences à le savoir, c’est une peinture. Je n’en ai pas marre de l’histoire de la peinture. Je continue à peindre, et la vierge c’est magnifique tu verras : bleu, jaune, blanc, et rouge. Tu verras, reviens dans un mois »
Lucco l’embrasse et sort, Marko reprend ses pinceaux.
Sur un chevalet une reproduction du tableau de Gauguin « Le Christ jaune »
Marko
Ceci n’est pas une crucifixion, ceci n’est pas un objet de culte, personne ne priera jamais devant ce tableau : ceci est une peinture, une œuvre d’art un Gauguin, c’est tout »
Fin« Force et beauté » une nouvelle pièce de moi, non mais !
Ainsi commença par ce titre une nouvelle pièce de théâtre dont son auteur ne savait encore rien. Les personnages ? inconnus. L’intrigue ? inconnue. Le but ? Inconnu. Le sens ? inconnu. L’humeur ? Inconnue. Seul le titre s’était imposé : « Force et beauté ». Avec ça, débrouille-toi ! Une idée cependant, pas méchamment, mais un peu, le taraudait depuis quelques années : remettre le Christ sur la croix, rien que ça ! Il commanderait un Christ sur sa croix à Marko.
Personnages
Marko artiste peintre
Lucco ami et mécène de Marko, retraité, ex-galeriste en art contemporain
Sidonie, épouse de Lucco
Jean ami de Lucco, président des alumni du Lycée st Joseph d’Avignon
Béatrice une amie de Lucco
Père Delacroix, jésuite référent du Lycée St Joseph d’Avignon
Monseigneur Thomas Evêque du diocèse d’Avignon
Monsieur Virdebord, le préfet du département du Vaucluse
Madame Doliprane, la directrice du lycée st Joseph
Monsieur Benfica, Imam, prédicateur vedette à la mosquée du Pontet
Avertissement
Certains des personnages lisent des textes. Ces textes sont identifiés en bleu foncé, et ne sont pas en italiques. Lorsque ces textes font eux-mêmes des citations, ces citations sont encore en bleu foncé mais en italiques. Dieu reconnaîtra les siens !
25 mai 2024
ACTE I SCENE1
Décor : atelier d’artiste, mais bien rangé, propre, bien éclairé, des toiles sur les murs et contre les murs, sur des chevalets aussi ; des livres, une grande table deux chaises ; sur la table des verres et des boites de médicaments, beaucoup de boites, et à côté des ordonnances éparpillées. Deux tasses à café fumantes.
Lucco
« Tu m’as fait une Flagellation Marko, tu pourrais me faire un Christ sur sa croix ? »
Marko
« Si tu veux, mais cela ne t’apportera rien par rapport à « La Flagellation ».
Lucco
« Si, je t’assure, tu pourrais me faire ce tableau alors ? »
Marko
« C’est comme tu veux, ou je te donne cette autre Flagellation, tu la poses sur une croix déjà faite, et terminé »
Lucco
« Non je veux une peinture nouvelle, un tableau sur mesure et fait exprès que l’on posera sur une croix. »
Marko
« Soyons clairs, tu ne veux pas une scène style paysage, avec le Christ sur sa croix, le ciel, la terre, les soldats, la vierge et peut-être les deux autres sur leur croix ? Tu veux juste le corps du Christ à poser sur une croix ? »
Lucco
« Oui, c’est ça. »
Marko
« Tu veux encore voir les gens faire la grimace ? »
Lucco
« On verra ! Les églises sont remplies de Christs en croix qui sont comme des allusions au corps du Christ, et je ne suis pas d’accord : les plaies, le sang les blessures, les lacérations, les piqures d’épines, les larmes, tout cela ne se voit plus. On fait de belles formes, des virgules de bois qui se croisent sur la croix, mais où sont les marques des souffrances endurées ? Nulle part. Donc je veux une crucifixion par toi, Marko. »
Marko
Tu as déjà un tableau qui s’appelle « La Pépite de la Souffrance ».
Lucco
« Je sais, et il est magnifique ce tableau mais c’est TA souffrance, Marko, ta souffrance d’artiste pas celle du Christ, et le Christ c’est Dieu, mort sur la croix, et donc je veux un tableau spécial qui s’intitulera « Crucifixion ». Ce sera peut-être ce tableau la pépite que tu attends depuis si longtemps ! »
Marko
« Ne t’emballe pas encore une fois Lucco. Ok ok, puisque tu y tiens ! Quel format ton tableau ? 1m de haut sur 40 cm de large ça te va ? C’est cinq mille euros, je ne peux te faire moins, et c’est cinq semaines de délai, j’ai un portrait à finir avant. Réfléchis tu n’es pas obligé de me donner ta réponse tout de suite ».
Lucco
« Ok je te rappelle, mais c’est pratiquement d’accord, salut Marko »
Et il sort.
Quarante années que nous nous connaissons
Nous avons vieilli en parlant art et argent
Nous avons échappé à la mort
Il a créé, il est immortel.
Le nom de ma galerie est inscrit à l’encre bleue au dos de ses tableaux.
ACTEI SCENE 2
Soliloque de Lucco chez lui dans son bureau
« Les idées fixes, on se demande comment elles viennent, mais c’est le pourquoi, qui est la question à se poser, pas le « comment ».
Changer de montre, ok, ça peut devenir une idée fixe, mais vouloir remettre, souffrant sur sa croix un Christ bien marqué par son martyre, il faut le faire ! En fait, ça fait un moment que ça dure. Pourquoi est-ce urgent maintenant ?
J’ai reçu une éducation catholique, mais je ne pratique plus.
En vieillissant, est-ce que je cherche à renouer avec Dieu, avant la mort ?
Et le bouquet, c’est que je veux par une nouvelle crucifixion, qui symbolisera très clairement les souffrances subies par le Christ pour eux, faire revenir les chrétiens dans les églises.
Ce n’est pas mon problème la fréquentation des églises, ce qui est mon problème c’est la peinture de Marko qui reste inconnue, et qui m’a donné cette idée. La peinture de Marko répond effectivement à mon idée fixe : qu’on voie à nouveau les souffrances endurées par le Christ.
Ce sera une synthèse et une boucle vertueuse : synthèse entre mon soutien à la peinture de Marko et ma volonté de remettre le Christ souffrant sur sa croix. Ensuite, le cercle vertueux s’enclenchera : étonnement des chrétiens, piété renouvelée, bavardages, curiosité, regards sur la peinture et non sur son sujet. On regardera les tableaux de Marko enfin. On en parlera au niveau artistique.
Quel boulot en attendant, pour convaincre toutes les parties prenantes comme on dit maintenant !
Ah, voilà Sidonie, ma femme qui contrairement à moi ira au Paradis direct même si elle n’est pas chrétienne, car Dieu reconnaîtra les siens, chrétiens ou pas chrétiens, pratiquants ou non ».
Mon épouse bien aimée, et très aimante
Ma tendre abeille
Ma petite souris
Mon sourire
Mon étoile
Ma femme
Elle ne me comprend pas
Nous sommes inséparables
ACTEI SCENE 3
Sidonie
« Lucco, encore à rêver » !
Lucco
« Tu ne le sais peut-être pas, mais les indiens d’Amérique du Nord ne donnaient son nom définitif à un enfant qu’après avoir compris sa personnalité, donc pas avant l’âge de sept huit ans.
Toi tu m’aurais appelé : « Rêve debout ! ».
Sidonie
« Certainement, je me demande à quoi elles passent tes journées ; tu lis, tu écris, tu rêves… »
Lucco
« Je réfléchis aussi »
Sidonie
« Ah oui, et tu réfléchis à quoi par exemple, en ce moment ? »
Lucco
« Eh bien, par exemple, en ce moment, à la croix du Christ »
Sidonie
« Tu plaisantes ? »
Lucco
« Non. Tiens, dis-moi : qu’est-ce que tu penses des Christs qui sont représentés sur la croix, dans les églises ? Qu’est-ce que tu préfères, un Christ avec Son corps et Ses plaies bien visibles ou une forme, plus ou moins abstraite, qui représente Son corps ? »
Sidonie
« Tu plaisantes ? »
Lucco
“ Non. C’est sérieux, c’est ce à quoi je réfléchis en ce moment, justement »
Sidonie
Ne compte pas sur moi. En plus, tu ne pries jamais, tu vas dans les églises, comme moi, pour visiter, voir l’architecture, les tableaux, les vitraux et à la rigueur mettre un cierge devant la vierge, pour ta mère ou ta famille. Et maintenant, les croix te préoccupent ? »
Lucco
« Oui, je t’assure ! Les cierges, c’est pour nous tous d’ailleurs, pas seulement pour ma famille. »
Sidonie
« Eh bien, puisque tu es croyant, ce qui serait sérieux serait de prier et de vivre en Chrétien d’abord, que le Christ soit peint comme une liane ou peint avec ses clous et ses 5 plaies.
Je sais que le Christ a souffert, tout le monde connait l’histoire. Je n’ai pas besoin de voir un Christ ensanglanté. Une croix suffit pour le rappeler.
Lucco
« Non, je crois qu’une représentation plus ou moins réaliste a un impact sur la foi »
Sidonie
Ecoute, tu le sais : une croix avec ou sans Christ dessus, peint ou pas peint... que l’église soit baroque ou vide, de toute manière, pour moi, une église c’est un musée, ou une salle de concert.
Mais pour toi, Jésus, représenté réaliste ou pas, c’est ton nouveau problème ? »
Lucco
“ Bon, qu’est-ce qu’on mange à midi ? »
Sidonie
« Ce que tu as préparé ! Je m’en vais, tu m’énerves, n’oublie pas d’aller étendre le linge, puis on déjeunera.
En attendant, je ne risque pas de compter sur toi pour me donner des idées pour la cuisine. Tu aimes bien manger mais c’est toujours moi qui prépare. »
Lucco (resté seul)
J’aimerais retrouver des églises pleines de gens qui prient. Un Christ en croix peint avec force et beauté, peut inciter à l’oubli de soi, à l’humilité, à la piété, puis à la prière.
Je suis peut-être complètement à côté de la plaque avec mon idée fixe.
Montrer les souffrances ? Est-ce utile ?
Je vais regarder comment les textes des bouquins que j’ai gardés depuis mon enfance présentent la passion.
Voici des livres que je n’ai pas ouvert depuis cinquante ans, si je les ai gardés, ce n’est pas pour rien ! »
ACTE I SCENE 4
Bureau de Lucco
Lucco
« Ah, voici un chrétien, un vrai, pratiquant et tout et tout ! Bonjour Jean ! Dis-moi, ça t’intéresse les objets de culte dans les églises ? »
Jean
« Pas plus que ça. Bonjour tu as un problème ? »
Lucco
« Je t’en ai déjà parlé : la représentation du Christ sur la croix dans nos églises, trop abstraite, trop conceptuelle, ça m’énerve »
Jean
« Encore ? Mais tu y tiens à ton idée. Je ne suis pas d’accord avec toi. Ne pas voir un corps de Christ représenté sur la croix ne me fait pas oublier la Passion. La simple croix, tout le monde sait ce que cela veut dire, ce que cela sous-entend : les souffrances du Christ, pour nous, pas besoin de les représenter.
Tu les connais non ces souffrances ? Alors pas besoin de les représenter. Tu peux t’en souvenir sans voir du sang. Laisse tomber »
Lucco
« Une sculpture ou un tableau à l’ancienne avec un corps sur la croix c’est autre chose comme message visuel qu’une croix au design épuré. C’est pareil d’ailleurs au niveau discours, homélies, on enfile comme des perles, des expressions toutes faites mais est-ce que l’on fait trembler le fidèle ? Tu parles ! Jamais ! »
Jean
« Attends, tu critiques ça aussi ? Tu veux refaire les prêches maintenant ? La croix, à la rigueur, je peux comprendre ton raisonnement, mais toi, dans ton petit coin, tu veux révolutionner aussi les homélies, les prêches, les textes ?
Tu crois apprendre à l’Eglise comment motiver ses fidèles maintenant ? En lui proposant des vues de corps souffrant, ou en lui demandant des discours plus « punchy » c’est ça ? »
Lucco
« Oui une vraie croix d’abord, et de bons discours ensuite, et les gestes pieux suivront. Quand tu vois les dalles usées des anciennes églises, tu sais qu’ils se mettaient à genoux les fidèles, en pleine dévotion, saisis par la vue des souffrances et par ce qu’ils entendaient comme discours. Tu la vois beaucoup cette « dévotion » aujourd’hui ? »
Jean
« L’Eglise s’adapte à son temps, personne ne le lui reproche »
Lucco
« Si, moi. Elle s’adapte, mais un peu trop, elle s’édulcore, elle met un peu trop d’eau dans son vin »
Jean
« Fais confiance à l’Eglise. Tout est réfléchi, pesé, étudié. L’Eglise s’adapte. Regarde les messes du samedi pour qu’on puisse partir en week-end !
Je me permets de te signaler que les premiers chrétiens utilisaient le poisson, ou l’agneau comme symbole et ce, pendant des siècles avant l’usage de la croix. Renseigne-toi avant de balancer des idées d’ignorant ! Crucifixion symbolique ou réaliste … ce n’est pas un sujet pour l’église »
Lucco
« Adaptation n’a jamais voulu dire édulcoration : si le sel s’affadit avec quoi le salera-t-on ? Ça te parle ? »
Jean
« Ah ah, il se souvient encore de son catéchisme ! Mais non, que la représentation du supplice du Christ soit forte, belle et réaliste ou simple et symbolique la foi reste identique.
La représentation varie au gré du talent des artistes et des évolutions esthétiques, ou des préférences de chacun.
Moi je préfère voir un Christ apaisé, par exemple lorsque le Christ est en ivoire ou en or ou en bois mais très stylisé, qu’un Christ en bois au réalisme sanglant comme on les voit dans les églises portugaises.
En résumé, la foi ne change pas au gré des styles de représentation : elle est, point.
Un catholique ne discute pas de la représentation abstraite ou réaliste du Christ, il ne donne pas de leçons aux prêtres, ni au pape tant que tu y es.
Lis les écrits des papes sur la relation entre l’art et la religion. Oublie ton idée fixe, prie, et tais-toi. Tu perdras moins ton temps et le mien ».
Lucco
« Jean : des images fortes peuvent engendrer si on les regarde bien une certaine émotion, et la piété. On parle bien d’images pieuses, oui ou non ? Je pense en effet que les textes comme les images devraient être énergiques, pour entrainer une énergie en retour vers le Christ. On s’est endormi.
Jean
« C’est ça on s’est endormi et toi, ton énergie chrétienne, toi qui donnes des leçons elle est où ? »
Lucco
« Justement je n’en ai plus. Tu entends ces chants fluets comme des pipeaux pendant les messes ? On dirait qu’ils ont honte les cathos, ou alors les textes des chants sont trop mous eux aussi : croix épurée, textes abstraits, voilà mon problème. »
Jean
« Tu es vraiment irrécupérable, et tu ne vas même pas à la messe ! Allez va faire du vélo, ne me parle plus de ton projet »
Lucco
« Merci Jean, aurevoir »
Jean qui s’en va, en aparté :
« C’est un homme pressé, Il n’écoute pas, Il aime l’action, Il sera déçu
ACTE I SCENE 5
Lucco (resté seul)
« Il a peut-être raison Jean, mais, autant aller direct aux sources, aux textes. Voyons ce que le Christ a enduré, dans les évangiles.
Il prend un livre, et :
« Voici le Missel Vespéral et rituel, RPG Morin de l’Oratoire de France, Traductions nouvelles Préface du R.P. Bouyer Editeur Droguet et Ardant Limoges, imprimatur Lemovicis, die 22 januarii 1960 LUDOVICUS Episc. Lemovicem. C’est le livre qu’on m’a offert lors de ma communion solennelle, j’étais à St Joseph EN Avignon, comme on disait à l’époque.
Feuilletant le livre :
« Préface : « Ce missel…est fait pour nous rendre plus capables de cet accueil de la Parole de Dieu et de son œuvre en nous » …
Ok bien, voyons ce que les quatre évangélistes disent des souffrances du Christ : flagellation, couronne d’épines, roseau avec lequel on Le frappe à la tête, coups (sans plus de précision), crachats, gifles, « et ils Le bafouaient », la croix à porter, les chutes au sol, la crucifixion, les mains et les pieds cloués, puis l’agonie, l’éponge imbibée de vinaigre qu’on Lui propose pour soulager Sa soif, puis après la mort, « et on Lui perça le côté d’un coup de lance ».
C’est clair que tous ces supplices ont laissé des traces sur son corps.
Des millions de sculptures et de peintures ont représenté le Christ en croix. Je dois savoir comment ces représentations ont commencé et ont évolué dans le cours de l’histoire.
Mais attention, il y a histoire religieuse et histoire de l’art. L’histoire de l’art s’occupe autant des représentations à caractère profane, à but artistique, si on veut, que des représentations à but religieux.
Et là ce n’est pas le même voyage : moi ce qui m’intéresse ce sont les crucifixions à caractère religieux crées pour porter le message du Christ, et entraîner vers Lui, en retour, la piété. Les autres on verra après. »
RIDEAU
ACTE II SCENE1
Lucco, assis face à un écran ; il lit à haute.
« Monsieur, vous m’avez demandé comment la représentation du Christ en croix avait commencé et évolué au fil du temps. Voici quelques pistes d’information qui je l’espère vous seront utiles. Vous trouverez en fin de cette brève note les références de mes sources.
« Premièrement, eut lieu en 692 le « Concile In Trullo », à Constantinople. Ce concile a eu une grande importance en raison du canon 82 où il est dit que : « sur les icônes, à la place de la représentation de l'Agneau, allégorie type de la grâce et figure du Christ, soit représenté selon la réalité même de son aspect humain…le Christ notre Dieu ». Je poursuis ma citation : « Pour que la perfection soit exposée à tous les regards, même au moyen des peintures, nous décidons qu'à l'avenir, il faudra représenter dans les images le Christ notre Dieu sous la forme humaine, à la place de l'antique agneau… Il faut que le peintre nous mène par la main au souvenir de Jésus vivant en chair, souffrant, mourant pour notre salut et acquérant ainsi la rédemption du monde ».
Lucco
« En 692 ! Déjà ou assez tard, ils se posaient la question donc »
Deuxièmement, vous aurez remarqué que le support matériel de la représentation du Christ est « Les icônes ». Vous connaissez ce terme « iconoclaste » sachez qu’il provient d’une controverse incroyable qui eut lieu pendant des siècles sur la possibilité ou non de représenter le corps du Christ. Cette controverse fut ouverte par Léon III en 730, qui publia un édit ordonnant l’enlèvement et la destruction des icônes sacrées. Les iconoclastes déclaraient qu’il était impossible de représenter la réalité surnaturelle du Christ, donc que l’humanité glorifiée du Christ ne pouvait être peinte sur une icône d’une manière adéquate, ayant été transfigurée par la gloire, divinisée et donc étant devenue insaisissable sous toute forme.
Lucco
« Je sais maintenant d’où vient le terme « iconoclaste » , je ne m’étais jamais posé la question »
Un prêtre, Théodore de Studite mort en 826, pensait le contraire : que l’abandon des icônes était, en fait, un refus du mystère de l’incarnation, donc, que nier que le Christ puisse être peint, signifiait nier qu’il ait un aspect corporel. Théodore répondait aux iconoclastes qui observaient qu’il serait déshonorant pour le Christ d’être représenté avec des procédés matériels, et qu’il valait mieux le contempler en esprit : « Ce qui à toi, te semble inconvenant et méprisable, à Dieu, a semblé convenable et noble… Si le Christ a pris notre chair, il est non seulement possible mais vraiment juste de le représenter : « Et Dieu parut dans la chair pour être peint selon la chair, sans aucun doute il aime être contemplé dans la matière, lui qui a été vu dans la matière… O prodige ! Il se rend présent d’une certaine façon lorsqu’il est peint. »
Lucco
« Effectivement, c’est logique »
Cette « présence » est partie intégrante de l’icône. Aux icônes on doit le culte relatif aux choses saintes. On est donc passé de la REPRESENTATION par l’icône à la PRESENCE dans l’icône.
Troisièmement : aujourd’hui, où en est cette controverse ?
Un débat peut persister encore. Le christianisme est alors présenté comme un code éthique individuel, comme une religion qui n’aurait pas besoin de s’appuyer sur les réalités matérielles. On oppose matière et spirituel, comme s’il s’agissait de deux réalités inconciliables. Or séparer la personne de l’idée, ne conserver que l’idée signifierait diviser le Christ, car Jésus, l’homme qui a vécu au milieu de nous, et le Christ de la foi ne forment qu’une seule et même réalité. C’est cette conception historique cette approche unitaire de l’esprit et de la chair qui a été retenue.
Lucco
« L’idée n’est pas tombée du ciel effectivement : le Christ s’est fait chair et moi j’aurais fait un bon prêtre ! »
Dans ce dernier contexte unitaire, « Donc représenté » quelles ont donc été les évolutions de la représentation du Christ en croix ?
Au début, les défenseurs de l’icône souhaitant montrer la souffrance charnelle du Christ, et en même temps son aspect divin, triomphant, vainqueur du mal, salvateur, le Christ, gardait les yeux ouverts alors même que le sang, ayant coulé des cinq plaies était représenté.
Au IXème siècle commence à apparaître le Christ mort, les yeux fermés la tête penchée sur l'épaule le corps fléchi. La transcendance se cache derrière la souffrance, elle transparaît à travers l’intériorité du regard qui se retire sous les paupières closes. Si ses yeux fermés montrent qu'Il est réellement mort, le Christ est toujours vainqueur sur la Croix.
Dans les siècles suivants le réalisme va s'accentuant pour exprimer le drame de la Passion, mais peu à peu l'art de l'Orient et celui de l'Occident vont différer :
L'art de l'Orient ? Va donner à voir un Christ en croix, mort, yeux fermés, mais apaisé, royal et majestueux, enveloppé de la lumière de la résurrection.
L’art de l’Occident ? Va offrir au contraire, des représentations réalistes et pathétiques, images de la douleur et de la mort, expression d'une infinie tristesse et d'une émotion intense qui bouleverse. Mais, avec l'influence de la renaissance donc de l’antiquité, le réalisme de la fin du Moyen Âge est remplacé progressivement : le Christ crucifié des siècles précédents rayonnait d'une beauté tout intérieure qui parlait à l'âme, le Christ en croix de la Renaissance touche par la beauté plastique qui ne parle qu'aux yeux. Le Christ sur la croix perd alors souvent sa silhouette de souffrance ».
Lucco
« Les Italiens embellissent toujours, regardez-les se tordre de douleur au football alors qu’on ne les a même pas touchés ; bon je ne suis pas au niveau-là, je fatigue, mais poursuivons la lecture »
Lisez de Monsieur François Boespflug : « Crucifixion : la crucifixion dans l'art, un sujet planétaire » (Ed. Bayard, 2019).
Lucco
« Ok je l’achèterai »
Lisez également ses réponses lors d’un entretien (30 mars 2021) avec Anne -Sylvie Sprenger. Vous y retrouverez la description des évolutions principales de la représentation du Christ en croix, que j’ai choisies de vous présenter ci-dessus : Christ « victorieux yeux ouverts », Christ « endormi » apaisé, yeux clos. Puis Christ « douloureux et pathétique » en Occident, avant d’en arriver enfin à la Renaissance et ses Christs « au corps d’éphèbe, impeccablement propre à l’instar de ceux de Raphaël ou de Michel-Ange ».
Lucco
« Oui quatre solutions en fait ; la dernière semble prédominer aujourd’hui : gommées de la représentation qu’elles sont les souffrances endurées »
Cher Monsieur, pour finir, j’espère que ces informations vous auront éclairé sur les évolutions de la représentation du Christ en croix, et sur leurs raisons. Naturellement ces quelques lignes ne sauraient suffire. Lisez pour commencer le livre cité ci-dessus. Ce site contient une iconographie qui illustrera mon texte : La crucifixion dans l’art – Arts Plastiques (perezartsplastiques.com)
Lucco
« Bien je vais lire et relire et réfléchir ».
Il sort, et revient dix secondes après, habillé différemment plus chaudement
Lucco
Qui peut cerner la question ? Une question qui intéresse qui ?
Où va la religion ? Qui regarde les icônes vraiment ?
Qui es-tu pour te mêler de ce sujet ? Petit joueur dans la cour des grands, va te coucher, disparais !
ACTE II SCENE 2
Lucco
« Mon problème est que je veux mettre le tableau de Marko dans une vraie chapelle, sur une vraie croix, pour qu’il y reste comme un objet religieux à part entière. Ce ne sera pas une exposition. Ce ne sera pas non plus une décoration annexe, comme ces grands tableaux que l’on voit disséminés sur les côtés généralement.
Qu’est ce qui caractérise un objet religieux eh bien tout simplement la volonté d’en faire un objet officiel de culte, par exemple cette très belle œuvre de Maurice Denis : (Il montre une reproduction assez grande d’un tableau célèbre de Maurice Denis, un Christ bleu clair en croix sur fond jaune et rouge )
n’est pas une œuvre religieuse et ne le sera jamais. Voici d’ailleurs le commentaire qui va avec :
« Maurice Denis, "Le Christ vert", 1890, huile sur carton, 21 x 15 cm (© DR). Le musée d'Orsay a acquis Le Christ vert (1890) de Maurice Denis, une huile sur carton de petite dimension qui est "certainement la plus radicale des œuvres de l'artiste" et "sans équivalent dans sa peinture", selon le musée. Le Christ, en vert, se trouve en haut à gauche, se détachant sur une croix jaune qui se fond dans le reste de la peinture où on distingue à peine, en nuances de jaune, des anges recueillant le sang du Christ et des orants ou processionnaires massés au pied de la croix. Un ciel rouge entoure celle-ci et quelques touffes de végétation au premier plan renvoient au paradis, analyse le communiqué du musée d'Orsay. Une fleur blanche symbolise résurrection et salut. Le vert, lui, est associé à la spiritualité.
Maurice Denis a toujours voulu être "un peintre chrétien" et aspirait à devenir un moine-peintre comme Fra Angelico. La renonciation à la vie monastique le plongeait dans un profond dilemme, note le musée d'Orsay. Pour réunir ses deux vocations, il trouve en 1889 une solution : "Je crois que l'art doit sanctifier la nature ; je crois que la vision sans l'Esprit est vaine ; et c'est la mission de l'esthète d'ériger les choses belles en immarcescibles icônes", proclame-t-il.
... La même année, il écrit le texte qui sert de manifeste aux nabis et où il dit qu'il faut "se rappeler qu'un tableau –avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote- est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées".
Lucco
« Donc un tableau avant d’être un Christ en croix, est « essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ».
Ce tableau s’inscrit dans l’histoire de l’art, et non dans l’art religieux. Quoiqu’il dégage une spiritualité certaine, son auteur chrétien à 100% parle en peintre. Il n’a jamais envisagé de le faire entrer dans une église comme objet religieux.
Moi, mon objectif est de faire entrer la future peinture de la crucifixion faite par Marko dans une chapelle comme support de culte catholique parce qu’elle mettra en évidence imparable les souffrances corporelles du Christ, et ce faisant, faire revenir à la piété les fidèles.
Cette peinture présentera (je n’en doute pas avec le travail de Marko) un intérêt artistique c’est un plus pour la chapelle mais ce n’est pas l’essentiel. Ce sera une œuvre destinée au culte, et qui sera accessoirement une œuvre d’art.
Je vais lui expliquer tout cela au père Delacroix avec qui l’évêque m’a demandé de prendre contact.
Mais avant, je dois savoir ce que l’Eglise attend de son objet de culte principal à savoir du symbole de la crucifixion, ils doivent en avoir écrit des tonnes là -dessus, et moi je débarque !
Il sort, et revient 30 secondes après encore changé dans son accoutrement, pas rasé l’air épuisé.
« Dans quoi je me suis embarqué en fait ! Bon, je m’instruis en même temps, il est vrai, et je fais marcher mes neurones, mais il va falloir que je m’accroche pour ne pas dire des conneries à ce jésuite ; en cinq secondes il va savoir qu’il a affaire à un ignorant, et têtu comme un âne, c’est logique !
Consultons ceux qui savent ce qu’est une œuvre d’art de caractère religieux, qu’elle soit ou non destinée à entrer dans une église comme objet utile au culte.
Will Robert :
« Le symbolisme de l'image du Christ. Essai d'iconographie chrétienne. In : Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 16e année n°3-5, Mai-octobre 1936. Cahier dédié à la mémoire de G. Baldensperger. pp. 400-428 »
Que dit-t ’il ?
« …nous nous proposons d'étudier le symbolisme de l'image du Christ et de FIXER LA REALITE RELIGIEUSE qui y rayonne…
Car pour donner à une œuvre d'art un caractère religieux, il ne suffit pas d'illustrer un récit biblique ou de représenter un Christ revêtu d'un intemporel. Une image du Christ peut être une œuvre d’une haute tenue artistique et pourtant parfaitement profane. »
« … Il faut que l'émotion conçue rejaillisse sur le contemplateur et lui dévoile une réalité sous-jacente…Ainsi le fluide vital qui, s'est déversé dans une œuvre d'art d'inspiration religieuse, sera bloqué, si, placée dans une galerie de tableaux, elle n'attire les regards que pour ses beautés picturales.
« Pas d’émotion religieuse possible donc pour l’amateur d’art contemplateur qu’il soit dans une église ou un musée, s’il n’est intéressé que par l’art. Pas d’émotion religieuse non plus (y compris dans une église) si l’œuvre ne contient pas la dimension sous-jacente qui entraîne l’émotion, je comprends.
« Voyez cependant telle image du Christ qui, tout en n'étant peut-être pas un chef-d'œuvre, détermine dans l'âme du contemplateur un déplacement de la vie profonde. »
« Oui, une œuvre maladroite artistiquement, peut provoquer, comme c’est magnifiquement bien dit : « un déplacement de la vie profonde ».
Est-ce que l’œuvre de Marko totalement abstraite contiendra cette dimension sous-jacente ?
Il poursuit :
« Finalement … aucune image ne résumera, il est vrai, la plénitude de la vie divine qui, en Christ, s’abaisse sur les hommes…
Il est pourtant quelques œuvres qui, autant qu'une œuvre humaine peut le faire, transmettent un message de Dieu… »
L’auteur termine avec un exemple d’œuvre d’art qui justement illustre la transmission de message du Christ vers l’humanité et de retour émotionnel vers le Christ : une gravure de Rembrandt : la « feuille des cent florins » vers 1649 Eau forte et burin 28cmx39 cm conservée à la Bibliothèque Nationale. Il commente :
« Le Christ de Rembrandt est immense dans sa pauvreté. Il est l'ami pitoyable des indigents. Toutes leurs afflictions se tournent vers lui, l'assaillent, pénètrent en lui, mais leur foi aussi monte vers lui de toutes parts... On pressent dans cet homme sans beauté un amour céleste perçant les nuages de cette misère amoncelée. Un regard infiniment doux aspire en quelque sorte toutes les formes de la disgrâce humaine, afin de les résorber dans sa grâce.
Sous la « forme du serviteur » resplendit la « lumière du monde ».
L’auteur finalement observe que malgré des essais entrepris depuis deux mille ans, aucune œuvre ne pourra jamais « reproduire la plénitude métaphysique de la personnalité du Seigneur, ni les aspirations qui se sont tournées vers Lui comme les fleurs se penchent vers la lumière »
« …les aspirations qui se sont tournées vers Lui comme les fleurs se penchent vers la lumière », mais quelle image magnifique ! »
Silence, et il reprend :
Je n’en demande pas tant au tableau de Marko ; seulement qu’il provoque un rappel des souffrances du Christ et que ce rappel suscite un regain de foi ! Pas un chef d’œuvre d’art religieux, seulement une qualité artistique et là je ne me fais pas de souci.
Mais voici Jean qui arrive, demandons-lui une nouvelle visite de la Chapelle de La Storta, rénovée récemment par le lycée St Joseph d’Avignon. Elle est ornée d’un nouveau Christ en croix, beau travail, propre, élégant, mais qui ne risque pas de faire penser aux souffrances du Christ.
Or c’est par la vision des souffrances du Christ que je veux secouer les chrétiens. C’est le but de ma démarche : secouer le Chrétien.
Il montre une photographie d’un tableau reproduisant une tête de Christ très marqué par les souffrances et :
« Voilà un Christ abimé
Bien abimé
Pour nous il a souffert
Et nous que faisons-nous ?
Nous cachons ses souffrances, alors que la vie sur terre n’est que souffrance »
ACTE II SCENE 3
Jean
« Tu veux encore visiter la chapelle de La Storta ? »
Lucco
« Oui »
Jean
« Tu y tiens à ton idée, je t’avais conseillé d’abandonner non ? »
Lucco
« Mon idée c’est trois idées : réinstaller la réalité des souffrances du Christ, pousser l’émotion vers la foi, faire connaître Marko qui est un grand artiste. Son travail sera le moyen d’atteindre les deux premiers objectifs, et on regardera son art après. »
Jean
« Ton vrai et seul but, ce ne serait pas plutôt de faire connaître cet artiste ?»
Lucco
« Non, tu le sais ça m’énerve ces églises vides d’images émotionnelles »
Jean
« Il y a une sorte de service qui doit valider tous les objets de culte au sein de l’Eglise, tu ne vas même pas arriver à leur présenter ton projet. Si tu crois qu’on fait entrer comme ça un nouvel objet de culte dans une église… ».
Lucco
« Je sais que ce sera difficile, mais c’est d’abord une crucifixion que je fais rentrer, une interprétation nouvelle mais une crucifixion, qui sera plus vraie que les crucifixions design qu’on voit partout : absent le corps, absentes les souffrances, merde à la fin. »
Jean
« Tu te répètes. L’Eglise réfléchit sur tout. Il doit y avoir des tonnes d’écrits sur ce qui est recommandé comme objet de culte, cherches tu trouveras la réponse à ton idée fixe, à tes idées fixes »
Et Jean s’en va « salut ! » Lucco reste seul en scène, arrive une femme.
ACTE II SCENE 4
Lucco
« Bonjour Béatrice »
Béatrice
« Je passais et je me suis dit que je pourrais vous faire un petit coucou. Dis donc j’ai lu ta pièce, sur ton histoire de péage en Autriche ! On peut faire dire tout ce qu’on veut aux personnages dans une pièce de théâtre, mais dans la vraie vie, tu aurais au moins trois procès à l’heure actuelle. Pas mal trouvé non plus ta fin, c’est très fort cette histoire de sorcier malgache ! Et Sidonie m’a dit que tu avais une nouvelle pièce en chantier, tu n’arrêtes pas !? »
Lucco
« Oui, sur le thème de la représentation du Christ sur la croix »
Béatrice
« Tu t’attaques à de ces sujets ! Ça tombe bien, à propos d’attaques, tu as entendu l’éditorial de Dimitri mardi dernier sur les attaques contre les églises, les synagogues, tous ces actes anti-chrétiens : plus de 1000 actes de vandalisme contre les églises et leurs objets de culte en 2023, sans compter les actes de vandalisme dans les cimetières, sur les calvaires ?
Lucco
« Oui j’ai entendu, une guerre que l’on camoufle sous l’appellation « actes de délinquance ou atteinte au patrimoine, » tu parles oui, une guerre haineuse contre la chrétienté, et qui commence par la destruction de ses symboles ».
Béatrice
« Donc tu vas en parler ? »
Lucco
« Non, certains abiment les objets de culte, j’en propose un nouveau. »
Béatrice
« Bon eh bien courage ! Allez à bientôt, et tiens-moi au courant, bises »
Rideau
ACTE II SCENE 5
Un prêtre, Jésuite, dans son bureau
« Je suis curieux de voir la tête qu’il a ce bonhomme qui veut remettre du sang sur la croix ! »
Il tient une feuille de papier.
« Ça valait la peine de l’imprimer son mail, il s’est vraiment renseigné sur le sujet et m’a l’air déterminé ; ancien élève des jésuites en plus, mais non-pratiquant depuis 50 ans ! Qu’est-ce qu’il lui prend, c’est la mort qu’il voit venir et il veut s’acheter une bonne conduite, ils sont tous pareils quand ils ont plus de soixante-dix ans, ils ont comme un début de regain de souci de recommencement de leur spiritualité ; mais là c’est original !
Comment le décourager sans l’humilier, sans le décevoir ? Mes instructions sont claires : pas de vagues en ce moment surtout dans un lycée à caractère confessionnel, catholique, donc visible comme le nez au milieu de la figure.
Mon Dieu aidez-moi à gérer cette histoire »
On tape à la porte, deux coups brefs, il crie « Entrez » tout en se précipitant pour ouvrir, avec un large sourire.
« Entrez mon fils soyez le bienvenu »
Lucco
« Bonjour mon père, merci »
Le prêtre (avec un large sourire)
« Je suis le Père Delacroix, mais en un seul mot bien entendu, comme Delacroix justement, le peintre célèbre, avouez que vous ne pouviez pas mieux tomber ! »
Lucco
« Oui c’est drôle j’ai éclaté de rire quand j’ai reçu le mail de l’évêché me demandant de prendre contact avec vous. »
Le père Delacroix
« Je suis ravi d’être votre interlocuteur. Monseigneur Thomas m’a demandé de vous aider dans cette affaire, pardon, sur ce sujet très intéressant ! »
Lucco
« Monseigneur Thomas, oui cela aussi m’a fait sourire, St Thomas, celui qui voulait voir le Christ et ses plaies pour croire en la résurrection, ça tombe bien là. Merci de votre accueil, je vous le dis tout de suite, j’espère votre indulgence car je ne connais pas grand-chose à la religion, et je ne suis même pas pratiquant ».
Le père Delacroix
« Pas ou plus pratiquant, nous sommes sensibles à votre démarche, l’évêque a pris avec grand sérieux votre intention, il m’a mandaté pour en discuter avec vous et pour arriver à un bon résultat selon ses propres mots. Je lui rendrai compte de notre conversation dès ce soir, allons, asseyons-nous et faisons connaissance »
Lucco
« Je vous ai expliqué longuement mes motivations dans mon courrier. Que voulez-vous savoir Mon Père ? »
Le père Delacroix
« Votre lettre est claire effectivement, mais au contenu inattendu pour nous vous en conviendrez, surtout dans le contexte actuel qui n’est pas favorable ni à notre religion, ni aux innovations et encore moins aux innovations qui peuvent faire du bruit médiatique, vous me comprenez ? »
Lucco
« Vous n’allez pas me dire qu’il ne faut pas faire de vagues ? »
Le père Delacroix
« Pas en ces termes, Mon Fils, mais notre discrétion, notre travail quotidien, notre quiétude actuelle n’a été acquise qu’en faisant profil bas si vous me permettez l’expression, nous essayons d’éviter tout ce qui peut nous faire remarquer ; vous connaissez peut-être la pensée de Lao Tseu, selon laquelle il est préférable d’agir en creux qu’en bosse !? »
Lucco
« Oui je connais, mon idée n’est pas de faire du bruit, elle ne concerne que les Chrétiens catholiques. On est entre nous. Les politiques, les médias, les autres religions ça ne les regarde pas. Il ne s’agit que de reprendre un style historique de représentation, celui de la vision claire des souffrances du Christ, traditionnel. J’en ai marre de voir des croix vides, évidées, neutres et tristes. Je veux revoir une crucifixion forte, entraînant, l’humilité, l’admiration, le respect, la réflexion, la piété, la génuflexion à la fin. Une croix réaliste œuvre d’art en même temps ; comme je l’ai écrit, j’ai l’artiste pour cela. Il a déjà traité la tentation de St Antoine, l’élévation de l’âme, la flagellation ; je vous ai emmené un tableau pour que vous compreniez de quoi je parle. Il s’agit d’une flagellation. »
Le père Delacroix
« Mon Fils je vois que vous êtes passionné !
Lucco
« Un peu trop passionné, mon père, oui ce sujet me taraude depuis des années et maintenant c’est le moment »
Le père Delacroix (en souriant)
« En effet mon fils, j’ai l’impression ; donc nous avons été surpris, agréablement surpris, et il nous faut maintenant arriver à une conclusion au moins à court terme sinon pour le futur. Montrez-moi donc ce tableau. Ah (Interloqué) d’accord, on n’est pas dans la dentelle, ni dans la mièvrerie je vous l’accorde. Et cet artiste, il croit en Dieu ? »
Lucco
« Il a commencé sa carrière dans son pays en Serbie, en restaurant des icones, à la demande des popes.
Il a toujours été intéressé par le surnaturel on peut dire, admirateur des Kandisky et autres artistes suprématistes.
Il s’est cherché dans la religion et s’est mis à traiter quelques sujets religieux comme la tentation de St Antoine qu’il a décliné en plusieurs études mais toujours sur le même mode de traitement pictural, représentant toujours en abstraction les tentations de la chair et de la richesse ; il pense beaucoup à la vierge aussi ».
Le père Delacroix regardant le tableau
« Impressionnant, mais intéressant. Je suis content d’avoir vu ce tableau, au moins on sait de quoi on parle. Est-ce qu’il a un projet une esquisse de ce que pourrait être son tableau puisqu’il s’agirait d’un tableau n’est-ce pas et non d’une sculpture ? «
Lucco
« Oui un tableau mais dont l’épaisseur du châssis symbolisera bien le corps du Christ, voyez. Imaginez positionné sur une croix un tableau comme celui-ci de 1m de haut sur 40 cm de large, un tableau total, abstrait représentant en un seul bloc de peinture, le corps, les souffrances, la passion.
Le père Delacroix
« Oui je vois mon fils mais cette manière de peindre ne serait-elle pas un peu brutale ? »
Lucco
Ce n’est qu’une peinture abstraite de la chair. Dessiner une tête, un corps, cela a été fait des milliers de foi. Mais cette approche totale, brutale comme vous dites est abstraite, et en même temps, grâce au talent du peintre si concrète. N’oublions pas notre objectif : une crucifixion symbolique, forte, simple, belle et, poignante et qui fasse retourner la piété dans nos églises ! »
Le père Delacroix
« C’est la passion qui vous habite mon fils »
En aparté : « Ma parole il aurait fait un curé de combat ! »
Lucco
« Regardez : on ne déchiffre rien, on voit tout d’un coup : tout est Christ, tout est chair, tout est souffrance dans cette peinture sans la moindre trace de dessin, et tout est force et beauté, beauté de la peinture, abstraite et charnelle, et œuvre d’art innovante car personne en art n’a traité le sujet du corps de cette manière ! »
Le père Delacroix
« J’avoue être un peu scotché mon Fils, restons-en là pour aujourd’hui. Pouvez-vous me le laisser, je voudrais le montrer à Monseigneur l’évêque ? »
Lucco
« Le voici, il y a quarante années de travail en arrière-plan de ce tableau, je vous raconterai le parcours de recherche de l’artiste une autre fois. L’idéal serait que vous le rencontriez, vous et l’évêque »
Le père Delacroix
« Nous n’en sommes pas là, je vous remercie, je vous recontacterai et je dois vous laisser maintenant, merci de votre venue, aurevoir mon fils ».
Rideau
ACTE III SCENE 1
Chez l’évêque
Monseigneur Thomas, évêque
« Asseyez -vous mon ami, je crois voir à votre air abattu que vous avez pris un coup sur la tête. »
Le père Delacroix
« Oui, Monseigneur, en effet »
Monseigneur Thomas, évêque
« En deux mots mon fils ? »
Le père Delacroix
« Monseigneur, ce n’est pas une affaire facile, bien au contraire, notre homme est buté, cultivé, et presque convaincant, enfin j’ai besoin de vos lumières car je n’ai pu me résoudre à lui demander d’abandonner son projet fou, fou et chrétien à la fois »
Monseigneur Thomas, évêque
« Ah ! Je vous vois effectivement embrassé mon fils, racontez-moi donc, les grandes lignes suffiront. »
Le père Delacroix
« J’ai échoué Monseigneur, pardonnez-moi »
Monseigneur Thomas, évêque
« Vous êtes pardonné mon fils, détendez -vous, et racontez-moi, nous avons dix minutes, j’ai un entretien téléphonique avec le Préfet de Région ensuite, sur un tout autre sujet »
Le père Delacroix
« Mon Dieu, quel médiocre suis-je ! Cet homme est habité par la… passion de rendre visibles les souffrances endurées par le Christ pendant la Passion, et pour ce faire, il veut installer sur une croix un tableau qui montrera explicitement, mais très explicitement je vous le garantis ces souffrances.
Il a déjà l’auteur de l’œuvre, et presque le tableau ! Face à l’exemple de tableau qu’il m’a montré, et que j’ai ici, une Flagellation je suis resté muet. »
Monseigneur Thomas, évêque
« Muet de quoi mon Fils ? De peur ? de saisissement ? d’admiration ou de quoi ? Expliquez-vous.
Le père Delacroix
« Muet de stupéfaction Monseigneur, face à cette œuvre, comme je n’en ai jamais vue, muet, séduit Monseigneur, séduit par le travail et l’idée.
Le père Delacroix
« Attention mon fils, nous ne sommes pas en cours d’art plastique, nous parlons de notre chapelle ! »
Le père Delacroix
« Monseigneur, quelle force à travers cette peinture ! L’art remplit son office comme je ne l’ai jamais vu faire l’art abstrait contemporain ; je ne vois guère que le Fautrier des « Otages » avec qui cet artiste pourrait se comparer, et encore il lui serait supérieur : aucun, aucun dessin mais tout est dit, montré d’un coup sans le moindre doute possible sur la signification, surtout évidemment dans le contexte d’une église et posé sur une croix.
La chair en souffrance est là abstraite, mais indubitable ; forme et contenu ne font qu’un ; contrairement à Charchoune, aucun besoin de titre, on n’est pas non plus face à une œuvre grossière telle que les tableaux immondes de cet anglais malade de prétention… »
Monseigneur Thomas
« Vous voulez parler d’AK ? »
Le père Delacroix
« Oui Monseigneur vous avez deviné sans hésitation, un imposteur artistique »
Monseigneur Thomas
« Pas de dénigrement mon fils s’il vous plaît. Ne dégoisons sur personne. Donc, si je vous comprends bien, vous voilà conquis ? »
Le père Delacroix
« Pardon Monseigneur, ce tableau, je n’ai jamais vu cela ; esthétiquement, beaucoup pourraient ne pas aimer, mais personne n’a peint la chair à ce point, et je connais mon histoire de l’art. »
Monseigneur Thomas
« N’exagérons rien mon fils si cet artiste était grand, il le serait déjà de réputation, ce qui n’est pas du tout le cas ; au lieu de vous emballer, déballez-moi ce tableau et qu’on en finisse ! »
Le père Delacroix déballe fébrilement le tableau et : « voyez vous-même Monseigneur cet exemple une « Flagellation ! »
Monseigneur Thomas, jette un regard, et un peu surpris quand même :
« En effet, étonnant, mais je n’ai plus de temps, pour contempler calmement ce chef d’œuvre (un peu ironique, regardant sa montre), laissez le ici, je vous rappelle demain matin, je dois parler maintenant au Préfet de région ».
Le père Delacroix (réemballant le tableau)
« Je vous le laisse Monseigneur »
Monseigneur Thomas
« Aurevoir mon fils, allez en paix vous avez beaucoup pris sur vous et nous avons la majeure partie des éléments propres à notre réflexion maintenant.
Remettons-nous en à Dieu qui nous enverra un signe qui nous guidera.
En attendant, lisez un peu la littérature sur les relations entre l’art contemporain et l’Eglise, nos papes ont beaucoup pris position à cet égard. Ne réinventons pas la roue, lisons, instruisons-nous et surtout prions. Nous en reparlerons à la lumière de nos lectures et de nos prières. Allez en paix mon fils ».
Le père Delacroix est sorti, en aparté l’évêque
« Maintenant une dispute dont je me serais passé mais nos chrétiens sont excédés ; c’est l’heure. »
ACTE III SCENE 2
Monseigneur Thomas décroche le téléphone qui sonne
« Oui Monsieur Viredebord en ligne ?
Passez-le-moi, s’il vous plaît, j’attends son appel en effet, merci.
Monsieur le préfet, bonjour, j’attendais votre appel »
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« Monseigneur, merci de me consacrer quelques minutes, j’ai souhaité cet entretien car j’ai appris par mes services que vous envisagiez de porter plainte contre l’Etat en raison des (je cite) nombreuses dégradations et actes de vandalisme constatés dans la région dans les églises qu’elles soient ouvertes ou fermées au culte, est-ce exact ? »
Monseigneur Thomas, évêque
« En effet Monsieur Le Préfet, nous avons deux sujets de colère : d’une part les faits que vous rappelez, d’autre part l’inaction de vos services de police et gendarmerie ou leur inefficacité puisqu’au terme de deux années de plaintes (60 plaintes au total) le résultat des enquêtes est égal, à notre connaissance, à néant. »
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« Monseigneur, l’Etat fait ce qu’il doit et peut faire, nous sommes débordés comme vous le savez par des actes de violence et de délinquance ; les vols, actes de vandalisme et dégradations diverses que vos églises (nos églises en droit) subissent sont traités, mais en l’absence de violences physiques elles passent au second rang, vous devez comprendre quelles sont nos priorités »
Monseigneur Thomas, évêque
« Je sais que ce sont vos églises, et votre patrimoine, mais ce sont nos lieux sacrés, nos lieux de culte et ils concernent toute la communauté Chrétienne, donc des milliers de personnes choquées par ces actes et déçues par l’impuissance de l’Etat à faire son devoir. Que dois-je leur dire ? Que leurs plaintes sont secondaires ? Que l’Etat et son gouvernement que vous représentez, n’ont pas de moyens adéquats pour leur défense ? Les chrétiens sont excédés et mettent en cause l’Etat, donc ce sera le gouvernement le responsable lors des prochaines élections, et avec ma bénédiction ».
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« Monseigneur, n’envenimons pas le débat ! »
Monseigneur Thomas, évêque
« Nous n’avons rien à perdre. »
Monsieur Virdebord, le préfet de région
« J’ai compris votre colère, et en tiendrai compte lors de ma revue hebdomadaire des priorités avec les services de gendarmerie et de police, mais je vous en prie, ne chargez pas nos services administratifs avec une plainte qui ne servira à rien sur le terrain, et qui par sa médiatisation inévitable risque fort de mettre en colère notre Ministre de tutelle commun »
Monseigneur Thomas, évêque
« Que ne démissionne -t-il vu ses résultats ? Peu me chaut une colère d’homme sans honneur Monsieur le préfet ! Que chacun fasse son devoir. Le sien est de protéger nos églises et tous les lieux de culte (car je ne prêche pas que pour ma paroisse c’est le cas de le dire). Ils doivent être protégés, respectés. Les piller, les vandaliser devrait être impensable en France.
Mais à force de mettre la poussière sous le tapis une grave colère risque d’éclater ; le procès que nous faisons, eh bien vous devriez nous en remercier car il canalise la colère contre laquelle aucune mesurette ou promesse de ministre impuissant ne ferait d’effet. Informez votre ministre, notre ministre de notre plainte, nous la maintenons.
Je dois vous laisser maintenant, j’ai un rendez-vous justement, pour rajouter une marque tangible de notre culte dans une de nos églises, une, alors que des milliers sont dérobées chaque année sous le délitement complet du « respect de l’Etat de droit » dont on se gargarise en haut lieu. Je vous dis aurevoir Monsieur le Préfet, que Dieu vous garde. »
Et il raccroche
« J’ai peut-être été un peu sévère, mais il le fallait, cet Etat, quel état de misère, son premier devoir : la sécurité des biens et personnes. Il n’arrive à assurer ni l’une ni l’autre, nullissime ».
ACTE III SCENE 3
Dans l’atelier de Marko, qui ouvre la porte et fait entrer Lucco, ils s’embrassent
Lucco
« Bonjour Marko ça va la santé ? comment tu te sens ? »
Marko
« Ça va, tu vois je ne prends plus que 19 cachets par jour, mais ça va ! et toi mon ami ? »
Lucco
« Comme toujours, bien, je touche du bois, alors tu nous fais un café, un ricoré ? »
Marko
« Voilà ça chauffe déjà je t’attendais »
Lucco
« Merci, ah tu vapotes ? Tu te souviens des cigarettes qu’on fumait ensemble chaque fois que je venais te voir dans ton atelier ? »
Marko
« Oui bien sûr maintenant je suis passé à cette usine chimique, (et montrant son instrument de vapotage, tu parles d’un progrès ! »,
« Bon dis-moi, qu’est ce qui t’emmène ? Tu as toujours ton idée ? Tu as avancé avec les popes ?!! »
Lucco
« Plus que jamais Marko : l’idée et l’argent que j’ai mis de côté ; je veux un grand tableau, dans l’esprit de ta flagellation, qu’on mettra sur une croix, et si les curés renoncent je le garderai »
Marko (pensif)
« Si c’est 5000 c’est ok, si ce n’est pas pour demain »
Lucco
« C’est ok, prend ton temps on l’aimerait pour la période de Pâques. »
Marko
« Tu crois que je vivrai jusque-là ? »
Lucco
« Tu as intérêt ! Et maintenant ils voudraient que tu situes ton travail dans l’histoire de l’art, tiens je t’ai apporté ce bouquin de François Boespflug, je t’en ai déjà parlé, il fait le tour de la question »
Marko
« Pas la peine, je sais ce que je peins et pourquoi »
Lucco
« Oui tu sais, et moi un peu, mais les autres non, et ils aimeraient comprendre en plus de voir. Je leur ai montré ta « Flagellation, ils étaient scotchés il paraît, l’évêque Thomas en tout cas, d’après ce que m’a dit le père Delacroix »
Marko
« Attends tu te fous de moi ? L’évêque Thomas qui veut voir d’abord pour croire et le père Delacroix qui veut un Christ en croix mais c’est une plaisanterie (en riant) ?
Lucco
« Non je t’assure ce n’est pas inventé c’est vrai ce sont leurs noms ! »
Marko
« Bon je sens qu’on va s’amuser, allez prends ton café Lucco. Je vais garder mon énergie pour peindre, tu feras le papier toi-même. Tu connais mon travail et avec mon petit texte déjà fait cela devrait t’aider et leur suffire. Ah j’ai commencé ma vie d’artiste avec les popes de mon village et je la finis avec un évêque catholique putain quelle vie ! »
Lucco
« Tu iras au ciel Marko Dieu t’a donné un talent et tu l’as poussé au bout, honnêtement, tu as cherché la vérité de la peinture, moi j’ai eu beaucoup de chances et n’ai rien fait, je vais cuire en enfer, tu viendras me voir ? »
Marko
« Compte sur moi, oui je t’apporterai un bon Bordeaux et on boira la bouteille. Je suis fatigué, Lucco, on se voit quand j’aurai quelque chose à te montrer je te laisse faire ce papier sur ma position dans l’histoire de l’art, tu as mes textes, débrouille-toi, je te remercie allez aurevoir et dis bonjour à l’évêque Thomas de ma part et aussi au père Delacroix, ce n’est pas croyable cette histoire que tu m’emmènes, enfin 5000 euros je vais survivre trois mois de plus. Je suis artiste peintre moi, ne l’oublie pas, je ne fais pas de l’art religieux y compris lorsque les sujets sont d’ordre religieux : je suis peintre, je fais de la peinture, rien d’autre que de la peinture.
Lucco
« Ok je ferai un texte, j’ai compris, mais j’ai déjà lu des articles sur les relations entre l’Eglise et l’art contemporain. Ils ne confondent pas art religieux, et art contemporain. »
Marko
« Ah oui, raconte-moi ça »
Lucco
« Je n’ai pas le temps, je dois y aller, Marko, mais je t’ai imprimé un résumé de ce que j’ai lu, le voici, tu le liras ? Ce n’est pas prise de tête ce sont des extraits de leur réflexion, de leur approche de la relation de l’Eglise avec l’art contemporain et avec les artistes »
Marko
« Ok laisse le moi, je le lirai si j’ai le temps, je t’embrasse je vais me reposer je suis fatigué, merci en tout cas d’avoir pensé à moi et de te bouger le cul comme ça, allez, salut ! »
Il raccompagne Lucco à la porte, ils s’embrassent, Lucco sort.
Marko resté seul se couche et lit le papier à haute voix :
« Trois pages quand même ! Merde, recto-verso. 6 pages. Il est fou Lucco, s’il croit que je vais lire tout ça ! Bon allons-y. »
Jean Paul II a dit :
Marko
« Ça commence bien, le pape direct ! »
« L’artiste vit une relation particulière avec la beauté qui est la vocation à laquelle le Créateur l’a appelé par le don du talent artistique…
Marko
« Ah Il croit que le talent ça suffit le bon Dieu ? Et le travail alors ?
« Au contact des œuvres d’art, l’humanité attend d’être éclairée sur son chemin et sur son destin »
« Oui on peut voit parfois des choses que les autres ne voient pas encore, tiens par exemple j’avais deviné la fin de l’empire soviétique quand j’ai fait mon tableau où le marteau et la faucille sont séparés par un ange, c’est Lucco qui l’a ce tableau! »
Paul VI Message aux artistes 8 décembre 1965
« A vous tous, maintenant, artistes, qui êtes épris de la beauté et qui travaillez pour elle...
« Epris de beauté ? Les artistes ? Ils sont surtout épris de prétention. Et la beauté, qu’est-ce que c’est ? Il faudrait en parler puisqu’elle sauvera le monde non ? »
« A vous tous l’Eglise du Concile dit par notre voix : si vous êtes les amis de l’art véritable, vous êtes nos amis ! »
« De « l’art « véritable » ? De l’art à la mode oui, de l’art qui se vend, de l’art qui sort de leur nombril, ou des journaux ! »
« L’Eglise a dès longtemps fait alliance avec vous. Vous avez édifié et décoré ses temples, célébré ses dogmes, enrichi sa liturgie. Vous l’avez aidée à traduire son divin message dans le langage des formes et des figures, à rendre saisissable le monde invisible.
Aujourd’hui comme hier, l’Eglise a besoin de vous et se tourne vers vous…Ce monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance. »
« Beauté ? Mais les marchands d’art n’emploient plus ce mot depuis des décennies ! Pour eux un beau tableau c’est un tableau vendu ! »
« La beauté, comme la vérité, c’est ce qui met la joie au cœur des hommes, c’est ce fruit précieux qui résiste à l’usure du temps, qui unit les générations et les fait communier dans l’admiration. Et cela par vos mains...Que ces mains soient pures et désintéressées !
Souvenez-vous que vous êtes les gardiens de la beauté dans le monde : que cela suffise à vous affranchir de goûts éphémères et sans valeur véritable, à vous libérer de la recherche d’expressions étranges ou malséantes.
Soyez toujours et partout dignes de votre idéal, et vous serez dignes de l’Eglise… »
Marko
« Beauté, sublime…, mais il ne connait pas ces mots, le monde du bricolage de l’art contemporain ; je n’aurais pas dû lire ce texte cela me met en colère et ce n’est pas bon pour mon cœur. »
« Publié le : 10 juin 2020 Le Comité artistique de Narthex »
Marko
« Narthex ? »
« …. Dans un monde de l’art contemporain que le nombre des œuvres et des expositions tend à transformer en un « supermarché des images » sans cesse renouvelé, nous croyons possible d’exercer un discernement critique en nous aidant les uns les autres, à l’aide de quelques repères.
Notre exigence première est le refus du conformisme et des académismes d’hier et d’aujourd’hui, de la tiédeur et de la mièvrerie réinventées sans cesse sous de nouvelles formes.
Et les créations, à sujet religieux ou non, que nous croyons moins intéressantes ou trop fades, nous préférons les passer sous silence … »
Marko
« Ceux-là sont plus proches de moi. Ils ont compris. La beauté a disparu de leur discours, malheureusement, mais s’ils refusent le conformisme, l’académisme, la fadeur et la mièvrerie, ils ne vont pas être déçus. »
« …Nous faisons nôtre cette affirmation de Jacques Maritain : « L’art d’église, qui fait des objets devant lesquels on prie, se doit d’être religieux, théologal.
Marko
« On est d’accord, Lucco il ne veut pas un Christ décoratif, il veut une crucifixion mais mon art n’est pas religieux. Je suppose qu’ils parlent des « objets » habituels créés à la chaine sinon il va y avoir un problème »
« … Dieu ne demande pas d’art religieux ou d’art catholique. L’art qu’il veut pour Lui, c’est l’art. Avec toutes ses dents ». (Lettre à Cocteau, 1926).
C’est cet « art avec toutes ses dents », que nous espérons discerner et mettre en avant, qu’il émane d’artistes reconnus, méconnus ou émergents, … et peu importe son sujet. »
Marko
« Ça me va « l’Art avec toutes ses dents » »
« …Nous croyons à la possibilité d’un compagnonnage avec certaines œuvres essentielles, stimulantes pour la foi chrétienne, en privilégiant la bienveillance et l’exigence pour essayer de les comprendre, en acceptant de nous laisser déplacer par une proposition qui peut, au premier regard, nous déranger. »
Marko
« Ok, question dérangement !! Ma peinture on l’aime ou on la déteste mais si on connaît bien la peinture on sait ce qu’elle vaut, au niveau peinture, après si c’est pour décorer ou réfléchir ce n’est plus mon problème »
« 12 décembre 2020 Le pape François s’adresse aux artistes, « gardiens de la beauté et de l’espérance »
Marko
« Ça y est : le retour de la beauté ! »
« Dans la création artistique, nous pouvons reconnaître trois mouvements…
Marko
« Il connaît mieux la peinture que moi le pape ! Trois mouvements ? Moi aussi j’en vois trois : la réflexion, la connaissance, et le savoir-faire, et un quatrième, l’argent pour acheter le matériel ! »
« Un premier mouvement c’est celui des sens, capturés par la stupeur et l’émerveillement…
Marko
« Ah, il parle du client, enfin du spectateur, pas du peintre. »
« Le second mouvement touche…l’intériorité de la personne. Une composition de couleurs ou de mots ou de sons a la force de toucher l’âme humaine…
Marko
« Oui, selon la personne, sa sensibilité non ? »
« Mais … Il y a un troisième aspect : la perception et la contemplation de la beauté génèrent un sentiment d’espérance, qui rayonne également sur le monde environnant…
Marko
« Sentiment d’espérance ??»
« … C’est une nouvelle socialité, non seulement vaguement exprimée mais perçue et partagée.
Ce triple mouvement d’émerveillement, de découverte personnelle et de partage produit un sentiment de paix
Marko
« Oui « socialité » c’est ça, quand on s’écrase devant une œuvre d’art qu’on reconnaît tous comme indiscutable, une œuvre d’art créée pour l’art, pour signifier quelque chose à l’humanité.
Sentiment de paix ? Dans les musées on devrait oublier toutes sortes de guerres, mais comme ils exposent maintenant leurs problèmes personnels de cul et leurs idéologies en bricolant c’est plutôt la politique qui revient au galop dans les musées »
« …qui nous libère de tout désir de dominer les autres…nous pousse à vivre en harmonie avec tous. Une harmonie qui est liée à la beauté et à la bonté ».
Marko
« L’harmonie, la beauté et la bonté ensemble et surtout, l’art pour l’art désintéressé ; même si je prends 5000 euros pour faire un travail il faut que je vive pour faire cet art-là. Bon Dieu il y a encore trois pages, il m’a gardé le meilleur pour la fin j’espère ! »
« Edité par le Service National de la Pastorale Liturgique et Sacramentelle, Conférence des évêques de France
La croix : …. La liturgie tout entière repose sur le Mystère de la Croix et de la Résurrection… Il ne s’agit pas d’un quelconque dolorisme ecclésial, mais d’un regard pascal, fasciné par le réalisme de l’amour qui ne cesse de nous sauver. Dom Robert Le Gall – Dictionnaire de Liturgie © Editions CLD, tous droits réservés
Marko
« Dolorisme ou pas dolorisme, les crucifixions sont essentielles au culte. »
« L’art sacré et le matériel du culte », Concile Vatican II
Marko
Ah voilà les grandes distinctions qui arrivent entre art religieux, art sacré art profane »
« Parmi les plus nobles activités de l’esprit humain, on compte à très bon droit les beaux-arts, mais surtout l’art religieux et ce qui en est le sommet, l’art sacré. …ils n’ont pas d’autre propos que de contribuer le plus possible, par leurs œuvres, à tourner les âmes humaines vers Dieu ».
Marko
« Ça ne me concerne pas, moi je fais de l’art, de l’art contemporain si on veut ; et si on veut le mettre dans une église, ce n’est pas mon problème ; on me demande une crucifixion, je fais une crucifixion mais à ma façon. C’est mon art pas de l’art religieux ni sacré.
Ah enfin, voilà le grand sujet, je sens que je vais me fâcher : « L’Église et l’art contemporain, un dialogue fécond », lisons :
« En 2009, alors qu’il célèbre le dixième anniversaire de la Lettre aux artistes de son prédécesseur, le pape Benoît XVI dit : « je désire exprimer et renouveler l’amitié de l’Eglise et du monde de l’art, une amitié consolidée dans le temps … Cette amitié doit être sans cesse affirmée et soutenue, pour être authentique et féconde, adaptée à son époque, et tenir compte des situations et des changements sociaux et culturels. ...»
Marko
« Pourquoi pas ? Mais les peintres dialoguent entre eux, à travers les siècles, ceux qui s’occupent des thèmes à la mode font de la politique, pas de l’art ; tout le monde n’est pas Hans Haacke »
« Lorsque l’on propose à des artistes contemporains de concevoir un projet artistique pour une chapelle consacrée, la plupart, sinon tous, réagissent avec précaution et humilité... La volonté de transgression, la provocation, la titillation, le grincement, l’ironie, le cynisme… tous ces modes que l’on peut retrouver naturellement dans des pratiques artistiques marquées d’une puissance critique par la modernité disparaissent dans un tel contexte…
Marko
« Tu parles, ils sont bien contents de prendre l’espace gratuitement pour se faire mousser, ils font attention s’ils ne veulent pas être privés de tous ces lieux où l’on mélange l’art contemporain à l’architecture historique, religieuse ou non.
Pas la moindre intention de faire scandale chez moi, ma peinture est un résultat, pas un moyen, elle est l’aboutissement d’une recherche sur la peinture, et quel que soit le sujet je peins pour l’art, pour parler d’art et non pour étonner le bourgeois spectateur qui de toute manière n’y connaît rien en peinture.
Je commence à fatiguer, presque deux pages encore ! Il m’avait dit trois pages Lucco, mais c’est trois plus trois, il est fou ! »
Éric Suchère membre de l’AICA (Association internationale des critiques d’art) écrit :
« … Il faut l’union des deux pour entrer dans la compréhension de l’œuvre d’art, l’union donc, des yeux et de l’esprit. Si l’on oublie l’une de ces composantes, l’on passe à côté de l’œuvre. Si l’on privilégie son goût sans prêter attention au concept, l’œuvre reste inaccessible… L’œil se doit donc d’écouter et c’est ce que nous apprennent aussi les œuvres contemporaines qui ont, donc, toute leur place dans ces édifices pour qui sait et veut bien les accueillir et, ce, quelque soient les attentes des différents publics ».
Marko
« Oui l’œil et l’esprit, après, si les œuvres contemporaines ont toute leur place dans les édifices religieux , aux catholiques de décider non ? »
« L’art contemporain dans ses multiples formes peut nous laisser dans un certain malaise ou une certaine déroute. Tout est possible.
De plus, un phénomène de déconstruction a traversé à différents niveaux le XXe siècle. …. Pourtant, aussi déconcertantes que puissent paraître cette déconstruction et cette multiplicité de formes, ne sommes-nous pas invités à y percevoir avant tout une recherche « parrhêsiaque » (un « dire-vrai ») qui serait, comme le soulignait Michel Foucault, « de l’ordre d’une mise à nu, du démasquage, du décapage, de l’excavation, de la réduction violente à l’élémentaire de l’existence » et qui ouvre à de nouvelles perspectives ? » …
Marko
« Eh bien Foucault je m’en fous pour ce qui est de mon travail, la forme reste la peinture. Qui montre une chair plus vraie que moi, en peinture, sans le moindre coup de crayon sans artifice ? Question décapage, sans jeu de mots, jusqu’à l’os elle va ma peinture, du vrai « dire-vrai ! » »
« Père Denis Hétier directeur de l’Institut Supérieur de Théologie des Arts à l’Institut catholique de Paris : …
Marko
« « Théologie des arts ?» Traitement du divin dans les arts ? ; allons-y, mais je commence à fatiguer »
« ...Jean-Paul II : « l’Église a besoin des arts, et ceci non pas en premier lieu pour commander des œuvres artistiques et prendre ainsi les arts à son service, mais pour… mieux savoir ce qu’il y a au plus profond de l’homme,
Marko
« Depuis 2000 ans elle devrait avoir compris ce qu’il y a au cœur de l’homme non, l’Eglise ?
« Mieux savoir ce qu’il y a au plus profond de l’homme, de cet homme à qui elle doit prêcher l’Évangile »
Marko
« Oui c’est ça, l’art contemporain décrypterait pour l’église l’homme contemporain, et les confessions des fidèles ça sert à quoi ? Je me fous de l’homme contemporain ce qui m’intéresse est de savoir pourquoi Cézanne a peint ses pommes comme il les a peintes »
« Même lorsqu’il scrute les plus obscures profondeurs de l’âme ou les plus bouleversants aspects du mal… l’art contemporain pourrait nous renvoyer fondamentalement à la question de notre rapport à l’humain ... et, si nous sommes chrétiens, à notre manière d’envisager les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption dans la mesure où en ceux-ci se joue une rencontre effective de Dieu avec l’homme tel qu’il est ».
Marko
« L’homme tel qu’il est » on peut le peindre et dire aussi à Dieu : c’est ta création débrouille toi avec, arrange cela !
Ah Tu es déjà venu sur terre pour essayer d’arranger les choses ? Alors c’est foutu !
Ah la science a progressé et permet à l’homme de nouvelles horreurs ? C’est Ton problème.
Moi je remets de l’art, de la connaissance et de la beauté au milieu du village. C’est ce que je me casse le cul à faire : peindre, mais pas l’humain, pas mon nombril, pas l’actualité, pas les massacres pas d’art sacré non plus.
Je suis un peintre libre, j’ai toujours besoin de médicaments et d’argent pour payer mon loyer, pour manger et surtout pour acheter mes châssis et mes tubes.
On me demande une crucifixion je la fais, mais je fais une peinture ma peinture, je ne fais pas une crucifixion, il est temps d’aller dormir. »
ACTE III SCENE 4
Lucco seul en scène. Dans son bureau.
« Bon il faut que je les convainque, ce n’est pas du gâteau : un évêque, et un jésuite, plus toute leur organisation derrière plus la directrice et son conseil d’administration ce n’est pas gagné. Soyons honnête : sans la peinture de Marko pas de projet, il a raison Jean, mais sans projet jamais je n’aurais pensé à la peinture de Marko. »
Il se met sur son ordinateur, écrit, réfléchit, on le suit pendant quelques minutes son visage dénote sa joie, ses hésitations, on voit qu’il supprime, rajoute, change des mots enfin il imprime une page et la lit et commente en même temps :
« Devant l’œuvre qui sera installée dans la chapelle, le chrétien touchera des yeux les souffrances endurées par Jésus.
« Toucher des yeux ? Ç’est pas mal ça. Je garde, ça devrait plaire à l’évêque. »
» L’effet volume provenant de l’épaisseur du châssis matérialisera le corps. L’œuvre sera ABSTRAITE évocatrice, réaliste, surprendra, bloquera le regard. Elle inspirera l’urgence de se taire. On oubliera ses petits et grands tracas.
« L’œuvre de Marko peut réveiller le Chrétien. Mais l’art dans tout ça ? Reprenons le texte de Marko. Laissons la parole définitive au maître. Voici ce qu’écrit Marko à propos de son art : »
« J’ai cherché à comprendre pourquoi et comment les peintres ont su ouvrir de nouveaux champs d’expression picturale, et surtout comment envisager la possibilité aujourd’hui de créer encore, dans le domaine spécifique de la peinture. A mon niveau de connaissance, il me semble impossible maintenant de faire bouger les lignes dans le domaine de la représentation, surtout au niveau de la forme. J’ai donc orienté mes recherches et expériences dans le domaine de l’abstraction. »
« Bon on comprend que, vu l’histoire de l’art qu’il a derrière lui il est difficile d’innover dans la figuration, en terme purement plastique, stylistique, naturellement. Poursuivons avec ses propres mots : »
« Pour éviter toute confusion sur le terme de « peinture abstraite », je voudrais différencier mes œuvres de ce que Marcel Duchamp qualifiait, parlant de l’abstraction, de peintures rétiniennes, purement décoratives. »
« Bon il faut toujours qu’il soit cité celui-là mais effectivement la peinture dite « décorative » ce n’est pas de l’art. Poursuivons : »
« J’entends traiter de sujets abstraits, de concepts universels qui touchent chacun de nous, sans chercher à interpréter, mais en mettant la personne qui regarde face à une réalité sensible. »
« Eh bien comme expérience « sensible », ils seront servis, quant au sujet universel, la croix, rien que ça ! »
« J’invite la personne à prendre conscience de l’objet artistique que je produis, à en faire une analyse directe, et surtout à se positionner face au sujet. »
« Le sujet c’est par exemple, « La mort d’Achille », le « Déjeuner sur l’Herbe », « se positionner face au sujet » ce n’est pas très clair, passons : »
« J’ai entamé mes recherches en abordant la chair. Je la traite au sens abstrait du terme. J’expose dans mes œuvres de façon claire et évidente, la chair. Si aujourd’hui tout le monde s’accorde à dire que la peinture dans sa spécificité est dans une impasse, il existe d’autres voies pour continuer à peindre, et explorer de nouveaux champs picturaux. J’ai pour ma part tenté de concilier l’abstraction et le sujet. Dans l’Histoire récente le sujet a été souvent banni pour aboutir à une peinture formelle. Le sujet a ensuite été repris, il ne l’a jamais été au seul moyen de la seule peinture (du medium). »
« Eh bien Marko il a essayé. »
« C’est le défi que je me suis imposé : mettre le sujet en évidence dans la peinture abstraite. »
« Marko peut traiter n’importe quel sujet (une mort d’Achille, une tentation de St Antoine, l’Ascension de la vierge, un Déjeuner sur l’Herbe, par exemple, ou une Flagellation encore) en abstraction complète en prenant pour base sa représentation de la chair. La crucifixion sera son chef d’œuvre, je la lui commanderai pour la Chapelle, et s’ils ne la veulent pas, tant pis pour eux, elle sera à moi. »
ACTE III SCENE 5
Monseigneur Thomas dans son bureau son téléphone portable sonne.
« Oui je suis libre, connaissez-vous au moins l’objet de son appel ? »
Une voix au téléphone
« Non mais elle dit que c’est important et urgent, ce sont ses termes exacts »
Monseigneur Thomas
« Bien, passez-la moi, merci » ; « Allo, oui bonjour Madame Doliprane ?.......... Comment allez-vous ?.......Très bien, ... Et que me vaut cet appel inhabituel ?
Madame Doliprane
« Monseigneur, nous avons un grave souci
Monseigneur Thomas
« Qui nous avons ?
Madame Doliprane
« Monsieur le préfet et moi-même »
Monseigneur Thomas
« Madame Doliprane, quel souci commun pouvez-vous donc avoir avec le préfet du département ? »
Madame Doliprane
« Un problème important qui nécessite votre intervention urgente »
Monseigneur Thomas
« Ah bon ? Je vous écoute ma fille »
Madame Doliprane
« Votre nouveau Christ, dans la chapelle, nous sommes débordés par les visiteurs qui viennent. Nous sommes inquiets de leur nombre ; le flux de visiteurs s’accroit tous les dimanches ; nous ne sommes pas un musée. »
Monseigneur Thomas
« Nous sommes une église vivante en l’occurrence, Madame la Directrice, mais où est le problème ? Nous avons inauguré ensemble cette nouvelle représentation de la crucifixion ; vous êtes chrétienne et vous sembliez ravie de cet évènement propre à susciter étonnement et piété, selon vos propres mots et maintenant nous nous plaindrions que nombre de personnes partagent notre point de vue, veuillent voir cette crucifixion ? La chapelle, n’est ouverte que le dimanche qui plus est ?
Madame Doliprane pour quelques dizaines de personnes ? »
Madame Doliprane
« Vous plaisantez Monseigneur, des centaines de personnes maintenant. »
Monseigneur Thomas
« Etes -vous sûre Madame Doliprane, des centaines ? »
Madame Doliprane
« Monseigneur, je les vois de ma fenêtre faire la queue toute la matinée chaque dimanche, pourquoi croyez-vous que nous ayons dû augmenter notre budget sécurité de 300%, vous en avez été informé. »
Monseigneur Thomas
« Je sais et pensais ces mesures coûteuses inutiles. Une telle affluence, et par ailleurs cette chapelle ne peut contenir un tel nombre de fidèles ! »
Madame Doliprane
« Monseigneur, des centaines, vous-dis-je, qui arpentent nos couloirs et font la queue pour pouvoir entrer dans la chapelle chacun leur tour depuis que vous avez installé ce Christ dégoulinant de sang »
Monseigneur Thomas
« Vous êtes injuste avec cette œuvre forte. Eh bien tant mieux si ce remarquable nouveau Christ en croix attire provisoirement beaucoup de fidèles, car cela passera comme toute nouveauté, ne vous inquiétez pas mais je ne vois toujours pas ce que Monsieur le Préfet vient faire dans cette manifestation de foi on ne peut plus pacifique »
Madame Doliprane
« Je vous le passe, vous allez comprendre »
Monsieur Virdebord
« Bonjour Monseigneur »
Monseigneur Thomas
« Bonjour Monsieur le préfet, allez-vous bien ? Je vous remercie pour les engagements que vous avez pris, confirmés par écrit Nous avons renoncé en conséquence à notre plainte en espérant sans trop y croire que vous tiendrez vos belles promesses écrites. Nous verrons, mais en quoi le nouveau Christ de la chapelle pourrait vous concerner ? »
Monsieur Virdebord
« Il me concerne Monseigneur, j’aimerais vous entretenir des conséquences de l’affaire de ce Christ spécial »
Monseigneur Thomas
« L’affaire ? L’affaire de ce Christ spécial ? Mais vous m’intriguez »
Madame Doliprane qui a repris le téléphone
« L’affaire du nombre de visiteurs dont nous parlions, conséquence de cette peinture ! »
Monseigneur Thomas
« Mais en quoi cela concerne-t-il notre préfet protecteur des cultes ? »
Madame Doliprane
« Je vous le passe il va vous vous en informer lui-même »
Monseigneur Thomas
« Allez-y Monsieur le préfet expliquez-moi les raisons de votre alarme je vous vois plus préoccupé du nombre de chrétiens qui vont dans les églises que des vandales qui vont les piller »
Monsieur Virdebord
« Monseigneur ! Je vous en prie, le contexte, le contexte est explosif, inflammable devrai-je dire, une crise menace fondée sur les croyances religieuses et vous ne vous en rendez pas compte ! Ce regain de visiteurs fait la une de la presse locale ; notre lycée passe maintenant pour un lieu de pèlerinage sauvage au lieu d’être un lieu d’étude, laïc, focalisé sur les seules études »
Madame Doliprane
« Je rajouterais que toutes ces visites qui font beaucoup parler questionnent certains élèves dont la majorité est agnostique, mais surtout les professeurs qui sont viscéralement attachés au principe de laïcité bien qu’ils reconnaissent le statut particulier du lycée, et bien que ceci ne concerne que les dimanches »
Monseigneur Thomas
« Oui, je comprends Madame Doliprane que le corps professoral soit un peu titillé sur ses valeurs « républicaines » selon l’expression habituelle, que quelques élèves soient surpris par des signes de dévotion qui ne courent pas sur Instagram, mais vous , Monsieur le préfet, pourriez-vous développer les causes de vos craintes ? »
Monsieur Virdebord
« Vous connaissez très bien la situation : les plus radicaux dans les communautés religieuses peuvent s’enflammer comme des allumettes »
Monseigneur Thomas
« Monsieur le préfet, Il y a toujours eu des fanatiques, et vous en régularisez à tour de bras sans le savoir en ce qui concerne les musulmans. J’ai d’excellentes relations avec toutes les communautés religieuses ici, y compris musulmane, toutes fort raisonnables et civiques alors ne venez pas vous plaindre du regain de notre piété religieuse. Vous devriez vous concentrer sur les fous d’Allah que vous laissez entrer, même l’Imam du Pontet m’a averti de la venue dans sa mosquée de drôles de croyants. Vous le savez pertinemment. »
Monsieur Virdebord
« Pas de politique s’il vous plait Monseigneur, c’est un autre sujet le contrôle des immigrants, qui ne regarde pas les communautés religieuses.
Il n’en demeure pas moins que nous devons éviter toute récupération politique de la situation ici dans le lycée. Les laïcs hostiles aux établissements d’enseignement à caractère religieux peuvent être aussi enflammés que les fanatiques religieux de tous bords. Nous devons éviter toute provocation. Ce christ est une provocation inutile.
Monseigneur Thomas
« Inutile ? Provoquant ? Un Christ dans une chapelle ? »
Monsieur Virdebord
« Ce n’est pas ce que je voulais dire vous le savez bien »
Monseigneur Thomas
« Monsieur le préfet, il vous appartient d’assurer la sécurité de tout le monde et la liberté de culte. La chapelle n’est accessible au public que le dimanche. Les professeurs ne sont donc pas concernés ; aucune participation aux cérémonies n’est conseillée aux élèves, cette chapelle a toujours été ouverte au public le dimanche. Madame la directrice vous le confirmera l’accès est maintenant étroitement canalisé sécurisé à l’entrée : fouille des sacs, portique de sécurité et personnels de sécurité, tout cela financé par mon évêché ; ne comptez pas sur moi pour enlever ou déplacer cette croix. Nous sommes bonne pâte, Monsieur le préfet, mais il ne faut pas venir nous chercher noise sur le terrain de nos choix en matière d’objets religieux.
Monsieur Virdebord
Monseigneur, ce sujet est déjà au niveau du ministre, je vous préviens ».
Monseigneur Thomas
« Ah comme c’est intéressant, Monsieur Virdebord, donnez mon bonjour à votre ministre de l’éducation nationale et à celui de l’intérieur aussi »
Monsieur Virdebord
« Monseigneur, trouvez une solution pour faire redescendre la pression; je vous laisse poursuivre avec Mme Doliprane, aurevoir Monseigneur ».
Madame Doliprane
« Aurevoir monsieur le préfet »
Monseigneur Thomas
« Aurevoir monsieur le préfet, Madame Doliprane, parlons un peu »
Madame Doliprane
« Je suis pressée Monseigneur, réfléchissons chacun de notre côté à la meilleure solution et rappelons-nous …dans trois jours, lundi matin ?
Monseigneur Thomas
« Entendu ma fille rappelez-moi à votre convenance lundi et allez en paix, je sais quelle doit être votre …… » Madame Doliprane raccroche brutalement
Monseigneur Thomas
« Dieu nous éclairera, mais en attendant, quel regain de fréquentation dans cette chapelle et dans toutes les églises de mon diocèse depuis l’installation de cette peinture ; elle fait réfléchir, elle fait parler, elle fait prier, et fait incroyable, improbable, elle nous a permis de nouer des liens nouveaux, pacifiques et intéressants avec la communauté musulmane il avait raison le petit Lucco, mais je ne sais pas où tout cela va nous conduire ; les voies du Seigneur sont impénétrables »
Rideau
On voit un crucifix.
Crucifix, Eglise Notre Dame de Lourdes, Avignon
Le Christ, mort car percé au flanc garde les yeux ouverts, il vit.
ACTE IV SCENE 1 Dans le bureau de la directrice
Madame Doliprane
« Bonjour Monsieur Lucco, merci d’être venu à mon appel pour réparer les pots cassés »
Lucco
« Madame la directrice, je sais que vous avez des soucis et j’aimerais vous aider à en sortir, je me sens un peu responsable, en effet. »
Madame Doliprane
“Monsieur Lucco, vous ne croyez pas si bien dire, c’est vous qui nous avez entrainés dans ces problématiques je suis preneuse d’idées pour en sortir »
Lucco
“Madame Doliprane, j’ai quelques idées, mais il me semble que tout cela se tassera, comme le reste, un dimanche après l’autre, vous verrez. »
Madame Doliprane
“ C’est le contraire qui arrive ! J’en ai assez de ces histoires de religion qui polluent l’enseignement, c’est déjà assez difficile comme ça ! J’attends de vous autre chose de plus créatif que ces bonnes paroles, vous voyez très bien à quoi je fais allusion. »
Lucco
“ Madame Doliprane, d’abord c’était un peu notre objectif, ramener les fidèles dans les églises par la vision des souffrances du Christ grâce à une œuvre éloquente. C’est fait, et bien géré. »
Madame Doliprane
« Oui, mais maintenant vous évoquez dans votre mail des invitations croisées entre les jeunes de la communauté musulmane et les jeunes catholiques du lycée, qui m’inquiètent énormément ; il faut mettre Monseigneur au courant, savoir s’il n’y voit pas d’inconvénient. Je veux un courrier de sa part avant d’autoriser de telles rencontres ici.
Mais où va-t-on s’arrêter ? Enfin le dimanche, ça ne me regarde pas. Hors de question pour moi de m’en mêler si en plus l’évêque donne sa bénédiction…et au fait, le préfet il faut qu’il donne sa bénédiction aussi, ça le regarde normalement ! Il va tomber de sa chaise.
Ecoutez j’en ai marre, faites ce que vous voulez, le dimanche, visites croisées, prières en commun, couscous en commun, veau marengo en commun, pêche à la ligne en commun mais pas de vagues, pas de vagues, de la discrétion, pas un bruit, pas de pub !
Laissez-moi terminer s’il vous plaît.
Vous voulez m’aider eh bien je vous fixe un nouvel objectif moi : discrétion, silence, invisibilité, que les profs ne voient rien, n’entendent rien, ne m’emmerdent plus avec leurs atteintes à la laïcité : ramenez-moi la paix dans mon lycée, qu’on en finisse avec toutes ces récupérations de frustrés politiques, merde à la fin, on était tranquilles avant votre idée fumeuse. »
Lucco
“ Entendu, Madame Doliprane, je vais faire passer le message, promis, ne vous inquiétez plus, ces jeunes sont remarquablement intelligents. Bien entendu cela se saura mais nous aurons la tactique suivante que je résumerais ainsi : « Où est le problème ? ». Madame Doliprane nous allons banaliser complètement ces rencontres et personne n’en parlera, pas de vagues que des vaguelettes »
Madame Doliprane
“ Vous vous moquez de moi ? Si je ne suis pas virée avant la fin de l’année j’irai y mettre un cierge dans la chapelle. Ciao !
Lucco
« Entendu, aurevoir, à bientôt »
ACTE IV SCENE 2
Lucco dans le bureau de l’Imam Benfica
“ Bonjour Monsieur Benfica, je suis ravi de vous connaître »
Monsieur Benfica
« Pour vous servir cher ami, j’avoue que les visites de la sorte m’intéressent, j’ai lu vos aventures dans les journaux locaux et vous faites une sacré (c’est le cas de le dire) publicité à votre communauté, bravo ! Puis-je vous offrir un thé ? »
Lucco
« Merci, avec plaisir, j’en besoin d’un remontant même un thé fera l’affaire »
Monsieur Benfica
« Je vous vois soucieux en effet cher Monsieur «
Lucco
« Je vous en prie appelez-moi Lucco et vous quel est votre prénom Monsieur Benfica ? »
Monsieur Benfica
« Ali Ben Ali, Ali pour les intimes donc Ali pour vous ! »
Lucco
« Ah nous commençons bien cette conversation, j’en suis ravi il est bon votre thé ! »
Monsieur Benfica
« Merci, je suis heureux de vous rencontrer, votre mail n’était pas très explicite : réunions, visites, rencontres, nous ne sommes pas une agence matrimoniale, nous les religieux ! »
Lucco
« Je ne suis pas un religieux, je vais vous expliquer le but de ma démarche je tenais dans mon mail à rester général tout en vous assurant de l’accord de la directrice du lycée. »
Monsieur Benfica
« Je ne comprends pas, qui est-ce le patron de cette fameuse chapelle c’est l’évêque ou la directrice ? »
Lucco
« Je sais que vous plaisantez !
Ces jeunes musulmans qui m’ont écrit pour me dire qu’ils voulaient rencontrer des jeunes chrétiens fervents élèves du lycée, vous les connaissez ?
Monsieur Benfica
« Oui naturellement, mais c’est leur idée, ils veulent mieux connaître les chrétiens et votre histoire de croix qui fait revenir les chrétiens à la messe les a intrigués. Alors je leur ai dit écrivez à ce Monsieur Lucco qui est selon les journaux à l’origine de ce projet
Vous savez nous aimons le spectaculaire, les mises en scène, les émotions fortes, les héros, nous les berbères du désert (et il rit) ; vous êtes un peu un héros pour nous. Alors, nous y voilà ! »
Lucco
« Oui, mais pas de vagues s’il vous plait nous devons être discrets et furtifs comme le chacal du désert »
Monsieur Benfica
« Vous avez de l’humour Monsieur Lucco, mais je suis d’accord on ne va pas faire un fromage de rencontres de jeunes qui parlent à d’autres jeunes, non ? »
Lucco
« Jeunes, garçons et filles on est d’accord ? »
Monsieur Benfica
« Monsieur Lucco, filles et garçons, tous égaux et musulmans et chrétiens tous égaux »
Lucco
« Vous encouragez donc vos fidèles pour que nous lancions des visites réciproques de nos lieux de culte, ces rencontres ? »
Monsieur Benfica
« Mais oui, on va les faire ces visites puisque Monseigneur Thomas m’a informé lui aussi qu’il était d’accord, mais j’aimerais déjeuner avec lui pour bien officialiser la chose au niveau « public » disons ; en plus, franchement il a du cœur cet homme, et il sait parler aux préfets ça me plaît. On va s’entendre, moi aussi je veux banaliser nos relations comme celles de nos brebis ; transmettez-lui mon invitation je voudrais aller vite comme vous. »
Lucco
« Vous allez bien vous entendre ! »
Silence
« Mais quand commençons-nous ces visites ? »
Monsieur Benfica
« Demain c’est dimanche non ? Eh bien je vous envoie une petite délégation vers midi trente, que ces jeunes déjeunent ensemble et vous ferez de même mercredi après-midi vous viendrez nous voir au Pontet j’offrirai un thé à tous dans ma maison près de la mosquée ; ça vous va ?»
Lucco
« C’est signé (en lui tendant la main ; ils se serrent la main) Vous me faites visiter en avant-première puisque que je suis là ? »
Monsieur Benfica
« Avec plaisir, venez et je vais vous présenter à quelques fidèles parmi les plus fidèles, de vrais amis il faut qu’ils vous connaissent »
Et ils sortent du bureau de Monsieur Benfica.
Rideau
ACTE IV SCENE 3
Monsieur Benfica (qui est introduit dans le bureau de l’évêque lequel marche en tournant en rond)
« Bonjour Monseigneur, ravi de vous rencontrer »
Monseigneur Thomas
« Monsieur Benfica, merci, merci beaucoup d’être venu jusqu’à moi aussi vite, je vous en suis très reconnaissant, asseyons-nous je vous en prie ; puis-je vous proposer un thé ? «
Monsieur Benfica
« Volontiers Monseigneur, et de mon côté puis-je vous proposer de goûter à ces quelques dattes, qui proviennent du verger de ma famille en Algérie ? »
Monseigneur Thomas
« Ah oui bien entendu ! De votre famille ? Vous avez beaucoup de famille encore là-bas ? »
Monsieur Benfica
« Enormément, des frères des sœurs leurs enfants et bien entendu mes parents qui s’occupent de mes grands-parents aussi »
Monseigneur Thomas
« Eh bien je vous félicite et souhaite pour tous une très bonne santé, et que du bon comme on dit au Canada d’où je reviens ! »
Monsieur Benfica
« Merci Monseigneur, je n’ose vous poser des questions personnelles mais soyez assuré de ma grande amitié et de mon grand respect »
Monseigneur Thomas
« Merci Monsieur Benfica, soyez assuré de mon amitié également et parlons-nous comme des amis, franchement. »
Monsieur Benfica
« Naturellement Monseigneur. »
Monseigneur Thomas
« Vous n’êtes pas obligé de me donner du « Monseigneur » Monsieur Benfica, appelez-moi Monsieur l’évêque si vous le voulez j’en serais ravi, et d’ailleurs, d’où vient votre nom qui n’est pas si courant ?»
Monsieur Benfica
« Quand je suis arrivé en France, après quelques années j’ai pris la nationalité française et j’ai voulu franciser mon nom et comme mon père était un fan du Benfica je lui ai demandé s’il était d’accord, il m’a dit que c’était une très bonne idée qui détendrait toujours l’atmosphère, et voilà ! Si vous le permettez je vous appellerai Monsieur l’évêque comme vous m’y invitez, mais avez-vous une préoccupation nouvelle ? »
Monseigneur Thomas
« Vous le devinez certainement déjà ! »
Monsieur Benfica
« Oui en effet, mais je suis impatient d’entendre la formulation par laquelle vous m’en ferez part »
Monseigneur Thomas
« Oh mon ami, extrêmement simple : où allons-nous après ces premières étapes ? »
Monsieur Benfica
« Je ne sais pas où nous allons, Monseigneur, mais je sais que nous y allons en paix »
Monseigneur Thomas
« Nous avons déjà fait du chemin mais nous ne connaissons pas la destination ! »
Monsieur Benfica
« C’est la deuxième moitié qui nous pose un problème donc ? »
Monseigneur Thomas
« Je ne vous cacherai pas que je suis perplexe, pouvez-vous, m’éclairer ? »
Monsieur Benfica
« Volontiers Monseigneur, ce chemin, ces échanges que nous avons commencés la semaine dernière n’ont qu’un seul but pour nous.
Vous souvenez -vous de ces échanges dans les années soixante entre les villes allemandes et françaises ? Il s’agissait de voyages sportifs ou touristiques mais le plus souvent sportifs entre jeunes ? Il s’agissait de faire rencontrer des fils et filles d’ex belligérants ; l’Allemagne pour les Français la France pour les jeunes Allemands ; ils jouaient au foot, parfois se retrouvaient la veille pour boire des bières et draguer les petites allemandes ou les petites françaises selon le lieu de la rencontre et c’était organisé par des bénévoles soucieux de normaliser les relations bien imprégnées encore de rancœurs et de colère transmises par les parents. La jeunesse pense au présent et à l’avenir ; il ne s’agissait pas de gommer le passé mais de lui superposer des couches de relations positives.
Eh bien, Monseigneur, nous tentons à la demande de certains de nos jeunes et après mes discussions avec le Père Delacroix, sous vos auspices par ailleurs, de faire pareil entre nos jeunes musulmans et nos jeunes catholiques ; ni plus ni moins nous espérons banaliser la relation entre communautés, dédramatiser en un mot »
Monseigneur Thomas
« Vous me mettez la larme à l’œil en parlant de « nos » jeunes catholiques, et fidèles comme vous dites, embrassons-nous je vous en prie. »
Ils se lèvent et se donnent une belle et franche accolade et se rassoient
Monseigneur Thomas
« Je prends acte, et vous avez toute mon affection et mon support. Ces visites croisées entre églises et mosquées, ces conférences de découverte, ces voyages en commun entre nos communautés doivent devenir de la routine, d’accord, cependant il me reste une interrogation inquiétante. »
Monsieur Benfica
« Je vous écoute Monseigneur »
Monseigneur Thomas
« Il s’agit du risque de l’intervention du politique : vous avez vos frères musulmans, nous avons Reconquête »
Monsieur Benfica
« Monsieur Lucco est chez Reconquête, c’est lui-même qui me l’a confié, voulant anticiper le risque que vous mentionnez à raison ; nous avons effectivement quelques personnes engagées, disons plutôt très en sympathie avec les frères. Nous avons abordé ce sujet frontalement et je regrette que ce débat ne soit pas parvenu à vos oreilles »
Monseigneur Thomas
« J’avoue que trop de sujets m’assaillent et que je n’ai pas vraiment pris la mesure de ces rencontres croisées que j’approuve mais qui dépassent un peu nos espérances ; je ne savais pas que Monsieur Lucco serait encore à leur initiative, et qu’il militait chez Reconquête, il m’a tellement usé avec son projet, je le regrette et vous prie de me pardonner.
Je vous informe par ailleurs que face aux remous suscités par cette affaire, à la trop grande affluence et pour calmer le jeu, nous avons décidé d’ôter ce crucifix de notre chapelle après Pâques, comme il se doit.
Monsieur Benfica
« Monsieur l’évêque ceci est de seul ressort. Je n’ai pas d’opinion à ce sujet. Mais concernant les problématiques politiques ? Notre décision interne est de les ignore. A la mosquée, piorité à la prière à la charité à la paix. Nous chassons ceux qui viennent recruter des militants parmi nos fidèles.
Monseigneur Thomas
« J’apprécie votre approche, mais l’exploitation politique malgré nous ? Comment pourrions-nous l’anticiper, l’éviter, l’éliminer ? »
Monsieur Benfica
« Ces jeunes nous montrent la voie du courage, de la tolérance, du respect mutuel des croyances … les jeunes construisent leur avenir etc. Voilà quel est mon message de déminage contre le risque de pollution politique »
Monseigneur Thomas
« Pollution politique ? Ce terme est nouveau ; je l’achète !! C’est entendu, banalisons, banalisons le terrain religieux, le terrain politique sans le terreau religieux où il peut prospérer ne se développera pas mais mon Dieu, nous aurons toujours des fanatiques ! ».
Monsieur Benfica
« Les vôtres ne sont rien à côté des miens, Monsieur l’évêque, Oublions les un instant : Je propose que nous allions manger ensemble dans un restaurant bien en vue un bon couscous pour lancer le balisage de notre objectif de banalisation (!), j’ai faim Monseigneur, je vous invite, 10 minutes de marche rapide »
Monseigneur Thomas
« Non mon ami je propose au contraire que nous marchions très lentement, très lentement, malgré votre faim ardente !
Moi tout en noir et vous tout en blanc, c’est un spectacle de rue gratuit et original que nous allons donner dans notre ville de théâtre. Merci Monsieur Benfica, merci beaucoup de votre amitié, de votre venue, de votre approche si concrète de la situation, ah je sens le couscous d’ici ! Un dernier mot Monsieur Benfica s’il vous plaît, rassurez-moi, vous n’êtes pas menacé au moins, si tel est le cas arrêtons ces visites croisées immédiatement »
Monsieur Benfica
« Monseigneur je m’occupe de mes brebis je suis un berger comme vous, il m’appartient d’éloigner mes loups je vous demande d’en faire autant.
Allons sous ce beau soleil faire plus ample connaissance, parler football, et de nos enfances réciproques pour mieux nous connaître.
J’espère que vous avez un bon coup de fourchette car là où je vous emmène les rations sont solides, et aucune conserve naturellement, nous sommes en Avignon, en Provence, le verger de la France. »
Ils éclatent de rire tous les deux et sortent.
ACTE IV SCENE 4
Jean
« Bonjour Mon Père »
Père Delacroix
« Bonjour mon fils, je suis heureux de vous voir, enfin »
Jean
« Oui ? Vous voulez me parler de quelque chose ? De la chapelle peut-être ? »
Père Delacroix
« En effet mon fils, ce n’est pas difficile à deviner, êtes-vous rassuré maintenant vous qui étiez si réticent, votre avis m’importe beaucoup. »
Jean
« Oui et non, cette dévotion soudaine de surface je crois, liée à une peinture certes remarquable en soi mais qui surtout a un impact que je qualifierais de « sauvage » ne me parait pas fondée sur le bon sujet à savoir la mort du Christ en croix, pour la rémission de nos péchés, mais, le prêtre c’est vous ! »
Père Delacroix
« Les voies du Seigneur sont impénétrables, vous le savez mon fils »
Jean en aparté
« Effectivement, le jésuite c’est lui ! »
Père Delacroix
« Tout ce qui concourt à faire connaître le sacrifice de Jésus (quand il ne s’agit pas d’une mascarade du diable) ne peut que satisfaire l’église, mais je voulais m’entretenir avec vous d’un autre sujet. »
Jean
« Je vous écoute mon Père »
Père Delacroix
« Votre ami Lucco, vous connaissez un peu ses opinions politiques ? Il me semble qu’il nous engage au-delà du seul aspect dévotion. Ses relations avec les musulmans sont-elles d’un bon aloi, nous nous posons la question ?
Jean
« Je suis au courant, mais que voulez-vous dire ?
Père Delacroix
« Eh bien, ces des visites croisées, les catholiques dans les mosquées et inversement les musulmans dans la chapelle, tout cela avec l’accord de la directrice et de Monseigneur, je crains que ça dérape. »
Jean
« Pourquoi ? »
Père Delacroix
« Parce que le Préfet a informé Monseigneur Thomas que Monsieur Lucco était militant Reconquête et que ça ne passe pas comme une lettre à la poste. Si vous pouviez investiguer.
Nous ne voulons pas d’amalgame avec Reconquête ni de pollution de nos pratiques religieuses par la politique et la réciproque est aussi vraie nous ne voulons pas nous mêler de politique.
Nous devons nous assurer de ses intentions ; il est un peu un adepte de la « sponta » votre ami.
Jean
« « La sponta ? » qu’est-ce c’est ça ? »
Père Delacroix
« Vous devriez connaître mon fils vu que vous êtes un adepte de ce jeu, c’est le billard à trois bandes : on envoie la boule ici mais c’est pour aller là-bas ! Vous me comprenez maintenant ? »
Jean
« J’avais bien compris qu’à travers son invention, son idée disons, d’une crucifixion nouvelle un peu provocatrice il voulait faire plus que faire revenir les fidèles : faire connaître surtout les travaux de son artiste, mais qu’il joue le guide pour des groupes de musulmans ou promène les catholiques dans les mosquées ça n’a rien à voir avec Reconquête jusqu’à présent. Que voulez-vous que je fasse en clair ? »
Père Delacroix
« Vous devez éclaircir ses intentions. Ces visites réciproques ont été formellement avalisées par l’évêque et l’Imam de la nouvelle mosquée du Pontet, mais parlez-en franchement avec lui : est-ce qu’il roule uniquement pour la religion, pour son artiste, ou pour l’impact politique ou pour les deux ? !
Er revenez m’en parler, c’est urgent je vous laisse, je file à Vedène pour une bénédiction de baptême c’est mon plus grand plaisir. Cette cérémonie c’est un peu comme si nous tous étions à nouveau baptisés.
Ah voici mon nouveau vélo qui m’a été donné grâce à vous par l’association que vous m’avez recommandée, merci encore, j’en suis très content et ces gens sont charmants, aurevoir »
Jean
« Aurevoir mon Père, merci pour la mission et votre confiance je vais essayer »
ACTE V SCENE 1
Marko
« Finalement, tu avais tout prévu depuis le début tu t’es servi de moi ! »
Lucco
« Que veux-tu dire ? »
Marko
« Que l’art, mon art c’était une excuse, ce que tu voulais c’était réveiller les chrétiens et foutre le bordel, tu as fait de l’art politique ou plutôt de la politique avec mon art, avec mon travail, personne ne parle de ma peinture et tout le monde parle de toi, de ton curé, de ton Imam, et d’Avignon, de ma peinture d’accord, mais qui parle « art », personne ? »
Lucco
« Ton nom est partout dès que l’on parle de cette peinture »
Marko
« Oui mais le problème est qu’on n’en parle jamais comme d’une peinture digne de l’histoire de l’art, je me suis fait baiser, encore une fois à me casser le cul pour rien, personne tu m’entends, personne ne parle de mon tableau en termes de démarche artistique ne serait-ce qu’intéressante par rapport à la peinture, à la synthèse entre sujet et abstraction.
Oui on parle d’un tableau spectaculaire, mais surtout du renouveau de la foi et maintenant de l’amitié entre musulmans et chrétiens ; les musulmans sont les pires ennemis de ma patrie tu le sais ; putain tu m’as bien eu, tout ça pour 5000 euros, pour 30 talents oui, j’ai trahi mon travail autant dire le travail de ma vie ; je n’aurais jamais cru ça de toi ; que veux-tu encore ? Que je te dise merci ? Pour ton fric de traitre ? «
Lucco
« Je suis désolé Marko, attends ça va bien venir quelqu’un qui voudra en connaître plus sur l’auteur du tableau ; j’ai déjà contacté les personnes qui ont écrit des études sur la crucifixion dans l’art »
Marko
« Je m’en fous de la crucifixion dans l’art, c’est la peinture qui m’intéresse et des gens qui s’intéressent en priorité à la peinture, c’est ceux-là que tu devais faire venir ici et depuis des années ! Je ne suis pas un peintre de religion je suis un peintre. »
Lucco
« Je sais et je ne compte pas le nombre de mes humiliations à présenter ton travail aux plus grands critiques ou aux galeries ; tu crées et moi je subis les refus polis, comme si c’était moi l’artiste, je m’humilie pour toi »
Marko
« Je ne t’ai rien demandé.
Pas une critique, pas une exposition, pas une commande.
Cette aventure nouvelle va encore à l’échec. Je l’ai faite ta crucifixion, et maintenant ? »
Lucco
« Ok je ne sais pas quoi te dire »
Il s’apprête à sortir
Marko
« Excuse-moi de ma franchise mon ami. »
Lucco
« Je m’en vais. »
Et il sort.
ACTE V SCENE 2
Marko seul
“ Je suis un salaud, il a tant fait pour moi, collectionneur et ami et marchand, mais… sans moyens.
Il vaut mieux ne rien faire quand on n’a pas de moyens, comme cela on ne donne pas d’espoir, on laisse les gens au fond de leur trou, on ne leur tient pas la tête hors de l’eau.
L’espoir qu’on garde, nous les artistes qui avons eu quelques petits succès, nous tue plus sûrement qu’un bon échec, qui te dégoute une bonne fois pour toutes, c’est pire.
Je suis injuste mais je dis le vrai. Nos deux échecs sont liés, nos vies sont liées.
Ce jour où j’ai décidé d’arrêter la peinture de séduction pour passer à la peinture, la vraie peinture…
Ce jour où il a vu ce tableau et l’a aimé, à quarante mètres de distance, c’est ça le grand art à quarante mètres de distance tu le vois…
Depuis, il ne s’est jamais découragé, il en a cherché des galeries pour moi, à ma place il en a pris des rebuffades polies ou grossières ; il l’a sorti son carnet de chèques plus d’une fois.
Et il arrivait souvent au dernier moment par intuition pour me sortir de la merde dans laquelle lui aussi il s’enfonçait avec sa petite galerie ; je lui avais dit : n’achète pas une galerie c’est trop difficile, tu ne connais pas le métier, achète-toi plutôt les tableaux que je te conseillerais, même pas les miens, il serait très riche s’il m’avait écouté. Baselitz je me souviens d’un buste et Ryman, je lui avais conseillé une œuvre sur papier, et Beuys, et Richter aussi qui commençait à valoir cher mais pas trop encore ; je le savais qu’ils allaient exploser ces artistes, bien plus que les Italiens, ou les Français de la figuration libre etc. et pourtant, il ne m’a pas écouté.
Nous avons perdu tous les deux. Lui son argent moi mon temps.
Il paraît que ma crucifixion fait revenir les gens dans l’église ! Quel parcours, j’ai commencé en retouchant les icônes orthodoxes de la Voïvodine à l’âge de seize ans et à soixante-dix ans je peins une crucifixion catholique, pour un lycée de la ville des papes.
Ils aiment mon christ ils ne comprennent rien à la peinture, ils ne comprennent pas que c’est ma peinture qui est importante et non la crucifixion, pourtant ils en ont vu des millions de crucifixions, et ils devraient se dire putain mais celle-là elle n’est pas banale, mais non, ils voient, mais ils ne voient rien à mon boulot.
Contrairement à ce que certains pourraient penser, je ne suis pas aigri. Mes peintures voyageront dans l’espace dit toujours Lucco.
Je ne suis pas aigri, je donne ce message, gratuit : la peinture, ce n’est pas le sujet ; le sujet c’est la peinture. Réfléchissez un peu.
Allez basta je vais finir ce portrait pour ramasser cinq mille euros encore c’est mon tarif syndical, ensuite je m’achèterai quelques tubes pour faire encore la peinture que je veux. Je vais appeler Lucco ce soir pour m’excuser.
Rideau
ACTE V SCENE 3
Lucco seul en scène
“ J’ai voulu jouer au plus malin, faire connaître le travail de Marko en me servant de la religion, eh bien non ils n’ont vu que le Christ, que le supplice. La peinture : zéro.
J’ai cependant contribué à une concertation entre musulmans et chrétiens, il faut le faire, en pleine période de pollution politique comme dirait l’évêque.
Pauvre Marko qui a encore tout donné pour rien, enfin pour cinq mille euros quand même.
Mais son art ? Chacun voit selon son niveau de volonté, de creuser, ou de rester en surface.
On a parlé de son art, un peu, mais sur le registre du spectaculaire, de l’émotion, et non sur celui de sa pratique de peintre. Ils n’ont même pas vu que sa peinture était abstraite.
« Jamais la chair à vif n’a été aussi bien représentée », tu parles, et pas un mot des critiques d’art ; c’est populaire, donc pour eux, c’est nul, mauvais.
Je voulais montrer une peinture nouvelle. Innover, en art, qui cela intéresse, qui peut s’en apercevoir ? Ils n’ont vu que le sujet, la chair la souffrance, ça c’est réussi, mais la peinture ?
L’artiste ne travaille pas un motif il prend prétexte d’un motif pour traiter son sujet toujours le même, la peinture, ou la musique, ou les mots.
L’artiste cherche à faire une œuvre d’art comme elle ne l’a jamais été faite encore et pour qu’on le lui reconnaisse ce mérite. Cézanne ne peignait pas des pommes : il peignait !
Et maintenant un buzz politique s’est emparé de l’affaire. Et ils me demandent de reprendre le tableau ! Ah voici Madame Doliprane ! »
Madame Doliprane entre en scène
“ Bonjour Monsieur, mais dans quels tracas, au pluriel je précise, vous nous avez mis ! Qu’est-ce que je regrette d’avoir accepté votre proposition, il ne faut pas choquer ou innover c’est simple, à n’importe quel point de vue, l’innovation c’est le diable dans une maison bien rangée. Adieu Monsieur je pars en vacances j’en ai assez, on verra qui aura le mot de la fin »
Lucco
« Mais que se passe-t-il ? »
Entrée de Monseigneur Thomas
Madame Doliprane
« Demandez à Monseigneur l’évêque que voici, Bonjour Monseigneur, je ne sais plus à quel saint me vouer. Le préfet, l’église, l’Imam, les visiteurs, les professeurs, la presse maintenant qui demande à me voir je ne sais plus où donner de la tête ; cela ne peut durer ainsi longtemps, il va y avoir un drame ! »
Monseigneur Thomas
“ Beaucoup de tension à gérer pour vous ma fille je vous comprends prenez de bonnes vacances, ne vous inquiétez pas Dieu veille sur vous et le lycée même en votre absence ! »
Madame Doliprane
“ Je vous crois Monseigneur, aurevoir »
Monseigneur Thomas
« Elle part. J’ai un mauvais pressentiment, moi aussi. Beaucoup trop de vagues à la fois.
Mais il faut que je me dépêche j’ai rendez-vous au Pontet avec mon ami Ali.
Ah Monsieur Lucco c’est vous que je venais voir.
Je suis désolé je comprends que vous soyez déçu par notre décision, mais comme le disait Madame Doliprane cette affaire prend des proportions que nous n’arrivons plus à gérer donc nous n’allons conserver que les aspects positifs, les moins spectaculaires : la rencontre des communautés. Soyez assuré de notre reconnaissance pour cela ; le tableau vous attend auprès de mon secrétariat ; merci encore ce fût une belle aventure, aurevoir mon ami je ne veux pas être en retard ».
ACTE V SCENE 4
Une radio est posée sur un meuble :
« Aujourd’hui à 18 heures dans son bureau l’Imam de la mosquée du Pontet a été assassiné par des fanatiques venus d’Arabie Saoudite comme touristes et qui ayant appris les relations très amicales instaurées entre l’évêque d’Avignon et l’Imam Monsieur Ali Ben Ali Benfica ont interrompu leur voyage touristique, se sont armés de couteaux et ont fait irruption dans son bureau sous prétexte d’une visite de courtoisie ; l’imam frappé à plusieurs reprises a succombé à ses blessures. Il a survécu quelques minutes attendant selon les témoins l’évêque d’Avignon qui était justement en route pour venir le voir car ils entendaient préparer ensemble la fête de la fin du Ramadan auquel était convié l’évêque.
Dès son arrivée toujours selon les témoins il lui a dit : « Inch Allah mon frère, faites ce que vous pouvez pour conserver l’amitié entre nos deux communautés, je suis fier de ce que nous avons fait », et il est mort.
Les deux assassins avaient été eux aussitôt maîtrisés par des fidèles musulmans qui entendant les cris de M. Benfica se sont précipités et les ont jetés au sol ; Ils les ont ensuite remis à la police municipale qui est intervenue à peine dix minutes après le drame car deux de ses agents étaient sur le marché en plein air voisin à moins de 100 mètres et ils ont été prévenus par l’un des fidèles. Enfin les ambulanciers du Samu arrivés eux aussi dans les dix minutes n’ont pu rien faire.
La communauté musulmane est sous le choc. La mosquée voisine qui peut contenir cinq mille personnes est pleine à craquer. Le premier ministre a fait part de sa vive émotion, l’évêque a ordonné que toutes les églises du département dimanche prochain proposent aux fidèles de prier pour le salut de l’âme de Monsieur Benfica ; le Préfet a été convoqué chez le premier ministre en vue de préparer un hommage digne de la réputation de très grande humanité de l’Imam selon les dires du ministre ; l’ambassadeur d’Arabie Saoudite s’est déclaré stupéfait atterré et anéanti par ce drame ; il a présenté ses excuses à toute la communauté musulmane de France. Il a annoncé que son pays prendrait en charge totale la venue à La Mecque de mille fidèles de la commune du Pontet.
Nous rappelons que cette commune a vu se développer récemment une très grande concertation entre les communautés musulmanes et catholiques locales ; aucune tension religieuse dans cette ville. C’est d’ailleurs de cette ville que le slogan bien connu maintenant PPP (pas de pollution politique) a démarré pour s’étendre à bien des cités et des villes de notre pays ; notre prochain bulletin dans une heure ou avant si nous apprenons une information capitale »
ACTE V SCENE 5 et dernière
Lucco dans l’atelier de Marko, il lui tend un tableau emballé.
« Tiens le tableau. Ils me l’ont rendu alors je te l’ai ramené »
Marko
« Tu ne le veux pas ? Je sais bien que ce n’est pas toi qui l’as payé mais si tu le veux je te le donne. Réfléchis, en attendant, laisse-le là dans ce coin. Tant de monde pour voir ce tableau, et pas une visite d’atelier, pas un seul de ces fidèles pour venir voir mon travail, ici, même sans me passer une commande, ils n’ont vu que le Christ et pas la peinture comme d’habitude, il n’y a que le sujet qui les intéresse, leur cul quoi ! »
Lucco
« Je suis désolé Marko »
Marko
« Tu n’as pas à être désolé, tu t’es battu dans cette histoire, tu y as cru et comme d’habitude tu t’es planté, il n’y a que toi qui aime mon travail. »
Lucco
« J’ai essayé, je me suis un peu servi de la religion pour essayer de faire connaître ton travail et j’ai tout raté. Enfin, là-bas ils ont vécu un truc extraordinaire auquel ils ne s’attendaient pas. Mais trop de vagues comme ils disent maintenant. Retour à l’art d’aéroport. Ceux qui ont vu ta crucifixion ça va leur manquer. Tant pis pour eux. Ils viendront peut-être te voir un jour quand ils comprendront quand ils auront besoin d’une claque, moi je ne sais plus quoi faire Marko »
Marko
« Laisse tomber Lucco occupe-toi de ta famille, et profite de ta retraite »
Lucco
« Je ne dois pas être doué. Pas assez d’argent ou de relations, d’entregent comme on dit. Argent, entregent, Tu n’as pas eu de pot de tomber sur moi, Marko.
Marko
« On a survécu, Lucco, j’ai fait mes tableaux, on ne va pas se plaindre ni perdre notre temps à parler d’art et du marché c’est foutu mon ami »
Lucco
« Tes tableaux seront encore exposés dans des maisons dans cinq cents ans »
Marko
« Il n’y a que toi qui aime mon travail Lucco, mais tu m’excuseras j’ai du travail, un portrait à terminer, je t’appellerai pour te le montrer quand il sera terminé, un portrait de femme ».
Lucco
« Une commande ? Quelle femme ? »
Marko
« La vierge celle par qui tout a commencé mon ami »
Lucco
« Ce n’est pas une commande alors »
Marko
« Non ce n’est pas une commande et ce n’est pas une peinture religieuse non plus, tu commences à le savoir, c’est une peinture. Je n’en ai pas marre de l’histoire de la peinture. Je continue à peindre, et la vierge c’est magnifique tu verras : bleu, jaune, blanc, et rouge. Tu verras, reviens dans un mois »
Lucco l’embrasse et sort, Marko reprend ses pinceaux.
Sur un chevalet une reproduction du tableau de Gauguin « Le Christ jaune »
Marko
Ceci n’est pas une crucifixion, ceci n’est pas un objet de culte, personne ne priera jamais devant ce tableau : ceci est une peinture, une œuvre d’art un Gauguin, c’est tout »
Fin